An II de l’AES : Vers la fin du franc CFA et l’éveil d’un nouveau géant sahélien ?

Lorsque les chefs d’État du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont paraphé la Charte du Liptako-Gourma le 16 septembre 2023, beaucoup y ont vu une alliance de circonstance, une réponse épidermique aux pressions de la CEDEAO.

Deux ans plus tard, le paysage géopolitique du Sahel a été radicalement redessiné. À l’heure du bilan, l’Alliance des États du Sahel (AES), devenue Confédération sous l’impulsion de ses leaders, ne se contente plus de survivre : elle ambitionne de s’ériger en modèle alternatif d’intégration africaine.

Un bilan sous le signe de la rupture et de la reconquête

En deux ans, l’AES a transformé son essai sécuritaire en un projet politique global. Le principal acquis réside sans nul doute dans la mutualisation des moyens de défense. Pour la première fois, les armées nationales (Fama, Forces de défense et de sécurité burkinabè et nigériennes) opèrent dans un théâtre unique d’opérations. Cette solidarité s’est illustrée par des appuis aériens croisés et un partage de renseignements qui ont permis de porter des coups sévères aux groupes terroristes, notamment dans la zone des Trois frontières.

Au-delà du militaire, l’acquis majeur est diplomatique : le retrait conjoint de la CEDEAO en janvier 2024 a marqué la fin d’une époque. Les trois pays ont ainsi recouvré une liberté de manœuvre totale, se libérant des injonctions de l’organisation régionale pour se tourner vers de nouveaux partenaires, la Russie en tête, mais aussi la Turquie, l’Iran et d’autres pays.

L’empreinte d’Ibrahim Traoré : l’innovation au service du panafricanisme

Sous le leadership tournant du Capitaine Ibrahim Traoré, désigné président de la Confédération en décembre 2025, l’AES a pris un virage résolument social et innovant. Le président de la Transition burkinabè a insufflé à l’Alliance une dynamique de souveraineté.

Parmi les innovations notables, on retient la création de la Force unifiée de l’AES, dont les effectifs ont été portés à 6 000 hommes, dépassant le simple cadre de l’assistance mutuelle pour devenir une armée fédérale en pleine construction. Sur le plan de la communication, le lancement de la Radio et de la Télévision de l’AES constitue une rupture majeure. L’objectif est clair : décoloniser les esprits et proposer un récit de l’histoire, dans un narratif sahélien authentique, loin des prismes médiatiques occidentaux.

Ibrahim Traoré a également poussé pour une réforme des codes miniers, imposant une participation de l’État pouvant atteindre 30 %. C’est une innovation de gouvernance qui vise à transformer les richesses du sous-sol en leviers de développement réel, une approche qui fait écho aux aspirations de la jeunesse malienne et nigérienne.

Quels bénéfices concrets pour les populations ?

Pour le citoyen malien, le commerçant nigérien ou l’agriculteur burkinabè, que change réellement l’AES ? Le bénéfice le plus palpable, bien que fragile, est le sentiment de dignité retrouvé. La fin de la présence militaire française (opération Barkhane) est vécue comme une seconde indépendance.

Sur le plan économique, des projets structurants commencent à émerger :

La libre circulation des biens et des personnes est plus que d’actualité. Malgré la sortie de la CEDEAO, les trois pays travaillent à renforcer un espace de libre-échange interne pour stabiliser les prix des produits de première nécessité.

La souveraineté alimentaire est en marche. Inspirés par l’Offensive agro-pastorale du Burkina Faso, les programmes de production locale de céréales se renforcent notamment au Mali et au Niger, visant à réduire la dépendance aux importations.

L’énergie et les infrastructures sont également dans une grande phase de restructuration. Des projets de centrales solaires communes et l’interconnexion des réseaux électriques sont en cours pour pallier les délestages chroniques qui freinent l’artisanat et l’industrie locale.

 Le grand suspens : vers une monnaie commune ?

L’avenir de l’AES se joue désormais sur le terrain de la finance et de l’intégration poussée. La question de la création d’une monnaie propre à l’Alliance n’est plus un tabou, mais une orientation stratégique majeure pour 2026. L’idée est de rompre le dernier cordon ombilical avec l’ancienne puissance coloniale, le franc CFA.

Une autre orientation clé est la création d’une banque d’investissement de l’AES. Ce levier financier permettrait de financer les grands travaux (routes transfrontalières, barrages) sans passer par les conditionnalités des institutions de Bretton Woods, qui décident de ce que nos Etats feront avec leur argent. Enfin, sur le plan institutionnel, le passage de l’Alliance à une Confédération n’est qu’une étape vers une possible Fédération, avec un Parlement et un Conseil des ministres unifiés.

Faut-il le reconnaître, les défis sont immenses. L’insécurité persiste malgré les succès militaires, et l’isolement diplomatique vis-à-vis des voisins côtiers pèse sur nos économies enclavées, même résilientes. Cependant, l’AES a réussi là où beaucoup d’organisations régionales ont échoué : créer un bloc homogène, soutenu par une base populaire jeune politisée, qui ne se laisse plus distraire par l’Occident. Le réveil de la jeunesse sahélienne est aujourd’hui une vérité qui trouble le sommeil de l’impérialisme.

En deux ans, Ibrahim Traoré et ses pairs ont transformé le Sahel d’une zone de crise en un laboratoire de souveraineté. Pour les populations conscientes de ces États, l’enjeu dépasse les simples chiffres de croissance. Il s’agit de croire que ce bloc peut stabiliser durablement la région, en offrant une prospérité partagée avec le reste du monde. L’an III de l’AES sera donc celui de la preuve par les faits : transformer les slogans de souveraineté en améliorations concrètes du panier de la ménagère. Car le Sahel ne demande plus la permission d’exister. Il s’impose comme le nouveau centre de gravité d’une Afrique qui refuse de subir son destin. Une révolution est en marche sous le soleil de l’AES, et elle n’a pas l’intention de s’arrêter aux frontières héritées de la colonisation.

Moussa Sebgo

Source: LE PAYS

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