Éducation et culture : Fondements stratégiques pour l’avenir du Mali

La décision du Président de la Transition, Son Excellence le Général d’Armée Assimi Goïta, Chef de l’État, de proclamer la période 2026-2027 Année de l’Éducation et de la Culture constitue un acte politique majeur dont la portée dépasse le cadre symbolique.

Elle engage une réflexion de fond sur le modèle de développement que le Mali entend consolider dans un contexte national, régional et international en profonde mutation.

Fort de mon expérience en tant qu’ancien Délégué permanent du Mali auprès de l’UNESCO, j’ai pu mesurer combien l’éducation et la culture constituent les véritables infrastructures immatérielles du développement durable, de la paix et de la souveraineté des nations. Aucun État ne peut durablement affirmer sa stabilité, ni renforcer sa crédibilité internationale, sans un système éducatif performant et une politique culturelle assumée.

L’éducation comme levier de souveraineté et de transformation

Placer l’éducation au cœur de l’action publique revient à investir dans le capital humain, ressource stratégique par excellence au XXIe siècle. Former des citoyens compétents, responsables, patriotes et ouverts sur le monde n’est pas une ambition abstraite ; c’est une nécessité historique pour un pays confronté à des défis sécuritaires, économiques et sociaux complexes.

La célèbre formule de Nelson Mandela « L’éducation est l’arme la plus puissante que vous puissiez utiliser pour changer le monde », rappelle que la transformation durable des sociétés ne repose pas uniquement sur les réformes institutionnelles ou les mutations politiques, mais sur la formation des consciences. L’éducation développe l’esprit critique, renforce la participation citoyenne et constitue un rempart contre l’ignorance, la manipulation et les discours extrémistes.

Dans le contexte malien et sahélien, cette dimension revêt une importance stratégique particulière. L’école doit devenir un espace de résilience, capable de préparer la jeunesse aux défis contemporains : transformation numérique, changement climatique, mutations économiques, désinformation, radicalisation. Cela suppose une adaptation des curricula, une valorisation de l’enseignement scientifique et technique, le renforcement de l’éducation aux médias et au numérique, ainsi que l’introduction plus systématique de l’éducation environnementale et entrepreneuriale.

L’Année de l’Éducation ne saurait donc se limiter à une mobilisation conjoncturelle ; elle devrait inaugurer un processus structurel de modernisation qualitative, notamment par :

le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants ;

l’amélioration des infrastructures scolaires, en particulier en milieu rural ;

l’intégration progressive des nouvelles technologies éducatives ;

la promotion d’un enseignement bilingue ou multilingue valorisant les langues nationales.

La question linguistique mérite d’ailleurs une attention particulière : articuler langues nationales et langues internationales constitue un enjeu pédagogique, identitaire et stratégique. L’enracinement culturel ne s’oppose pas à l’ouverture ; il en constitue la condition.

 

Culture et humanité : un processus en construction

La culture, quant à elle, ne doit pas être perçue comme un simple héritage du passé. Elle est une dynamique vivante, un système de sens, un cadre de valeurs et un facteur structurant de cohésion sociale.

L’actrice Italienne, Monica Belluci, affirme que « la culture, c’est ce qui fait l’humain » revient à reconnaître que l’être humain ne se définit pas uniquement par sa nature biologique, mais par sa capacité à apprendre, transmettre, symboliser et créer. Cette phrase met en avant l’importance de l’art, de la connaissance et des valeurs dans la construction de l’individu. L’humanité est un processus, continuellement façonné par l’éducation, les traditions, les langues, les arts et les normes sociales.

Toutefois, cette affirmation invite également à une lecture nuancée : la culture ne remplace pas la nature, elle la prolonge et la transforme. L’humain est à la fois nature et culture. Dès lors, priver un individu ou une communauté d’accès à la culture revient à limiter son plein développement humain. À l’inverse, reconnaître la pluralité des cultures, c’est reconnaître la diversité des manières d’être humain.

Dans le contexte malien, la culture peut également jouer un rôle stratégique dans la consolidation de la paix. Les traditions de dialogue, les mécanismes coutumiers de médiation, les expressions artistiques et les récits historiques constituent des ressources précieuses pour renforcer la cohésion sociale et lutter contre les fractures identitaires. La culture devient ainsi un instrument de stabilisation et de prévention des conflits.

Culture et économie : un potentiel à structurer

Au-delà de sa dimension identitaire, la culture représente également un levier économique significatif. Les industries culturelles et créatives : musique, cinéma, artisanat, patrimoine, tourisme culturel, arts numériques offrent des perspectives d’emplois pour la jeunesse et contribuent à la diversification économique.

Dans un monde globalisé où l’influence se joue aussi sur le terrain symbolique, la valorisation du patrimoine et de la création contemporaine participe au rayonnement international du Mali. L’Année de la Culture pourrait ainsi servir de catalyseur à la structuration d’un véritable écosystème culturel, soutenu par des mécanismes de financement adaptés et des partenariats stratégiques.

 Gouvernance, évaluation et vision à long terme

Toutefois, la réussite de cette initiative dépendra de sa traduction en politiques publiques cohérentes et évaluables. Une réflexion prospective impose de s’interroger :

Quels objectifs mesurables à l’horizon 2027 ?

Quels indicateurs de performance ?

Quelle mobilisation budgétaire pérenne ?

Quel mécanisme de suivi et d’évaluation indépendant ?

Il s’agit d’éviter l’écueil de l’événementiel pour inscrire cette Année de l’Éducation et de la Culture dans une trajectoire décennale. La mobilisation de l’État, des collectivités territoriales, des enseignants, des artistes, du secteur privé, de la diaspora et des partenaires internationaux sera déterminante.

 Vers un Mali intellectuel et culturellement souverain

En s’inscrivant dans la vision portée par l’Unesco selon laquelle l’éducation transforme les vies et la culture rapproche les peuples, le Mali affirme simultanément son ancrage universel et sa souveraineté propre.

L’enjeu dépasse la réforme sectorielle. Il s’agit de refonder le pacte national autour du savoir, de la transmission et de la créativité. Un pays qui investit dans l’intelligence de sa jeunesse et dans la vitalité de sa culture investit dans sa stabilité, sa dignité et son influence future.

Ainsi, proclamer 2026-2027 Année de l’Éducation et de la Culture ne constitue pas seulement un choix pertinent ; c’est une orientation stratégique indispensable. Elle ouvre la perspective d’un Mali conscient de ses racines, capable d’innovation, confiant en son avenir et résolument engagé vers l’excellence.

 

Dr. Oumar Kéita

Directeur de l’Institut d’Études Stratégiques pour le Sahel – IESS Ancien Ambassadeur, Délégué permanent du Mali auprès de l’Unesco

Source : Mali Tribune

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