FEMAFOOT : le football malien au bord du gouffre

Au Mali, le football vit une crise institutionnelle d’une ampleur inédite. La Fédération malienne de football (Femafoot), déjà affaiblie par des années de contestations, se retrouve aujourd’hui au centre d’un rejet populaire massif.

L’incarcération de son président, réélu malgré des accusations de détournement, illustre l’effondrement de la crédibilité de l’instance dirigeante. Dans un pays où le sport roi dépasse le simple divertissement pour incarner un symbole d’unité nationale, cette crise met en péril l’image et la cohésion autour du ballon rond. 

La colère des supporters s’explique par un décalage flagrant entre les promesses et les résultats. Les ambitions de victoires continentales, brandies comme horizon, ont nourri des espoirs immenses. Mais ces rêves se sont rapidement transformés en désillusion. Les supporters, passionnés et fidèles, estiment avoir été trahis par une fédération davantage préoccupée par ses calculs internes que par la construction d’un projet sportif solide. Ce sentiment de trahison nourrit une fracture profonde entre dirigeants et base populaire, accentuant la défiance généralisée.

Le rejet de la Femafoot s’est matérialisé par un événement marquant : la démission, le 13 janvier 2025, de dix des dix-neuf membres du Comité Exécutif. Ce départ collectif illustre l’ampleur de la contestation et confirme l’effritement interne d’une institution déjà affaiblie. Loin d’être un accident isolé, cette vague de démissions apparaît comme la conséquence logique d’une gouvernance discréditée. Le football malien, longtemps perçu comme un espace de cohésion, se retrouve désormais au bord d’une rupture institutionnelle majeure, inquiétant observateurs et acteurs sportifs.

Face à cette tempête, le camp de Mamoutou Touré, dit « Bavieux », refuse de céder. Ses partisans s’appuient sur l’article 38.9 des Statuts 2025 pour justifier le remplacement des postes vacants et poursuivre le mandat en cours. Cette stratégie vise à maintenir une continuité institutionnelle, mais elle suscite déjà de vives critiques. Dans les milieux sportifs et juridiques, on dénonce une interprétation opportuniste des textes, perçue comme une tentative de prolonger artificiellement un pouvoir fragilisé, au détriment de la légitimité et de la transparence.

Les observateurs rappellent que ces statuts ont été révisés en mars dernier, dans un climat tendu marqué par la détention prolongée du président Touré. Plusieurs dispositions ont été modifiées, créant un flou juridique durable. Pour certains, cette reconfiguration n’était pas innocente : elle visait à renforcer un camp affaibli par les affaires judiciaires. Ce contexte alimente aujourd’hui les soupçons d’une manipulation des règles, accentuant la crise de confiance entre la fédération et ses acteurs, et fragilisant davantage l’image du football malien sur la scène continentale.

Les textes, pourtant, sont clairs. L’article 38.9 autorise le remplacement de membres démissionnaires uniquement si les départs ne dépassent pas la moitié du Comité Exécutif. Mais l’article 38.10 stipule qu’au-delà de ce seuil, une Assemblée Générale Extraordinaire doit être convoquée. Cette disposition garantit la légitimité des instances et empêche une minorité de gouverner malgré une perte manifeste de représentativité. Le respect de cette règle apparaît essentiel pour restaurer la confiance et éviter une dérive institutionnelle dangereuse.

Or, la situation actuelle dépasse largement ce seuil : dix membres sur dix-neuf ont quitté leurs fonctions. À cette fragilité s’ajoute l’absence prolongée du président Touré, détenu depuis plus de deux ans et demi. Les neuf membres restants se retrouvent isolés, incapables d’assurer un fonctionnement normal. Leur légitimité est contestée, et la capacité opérationnelle du bureau fédéral semble compromise. Cette impasse institutionnelle met en lumière l’urgence d’une solution crédible et consensuelle, seule capable de rétablir l’équilibre.

Cette crise rappelle l’esprit des anciens statuts de 2021, qui prévoyaient la dissolution automatique du Comité Exécutif en cas de vacance majoritaire. À l’époque, une Assemblée Générale Extraordinaire élective devait être organisée dans un délai de soixante jours. Plusieurs analystes estiment que cette clarté juridique a été volontairement affaiblie lors des révisions de 2025, notamment après l’échec d’un scénario similaire en décembre 2024. Le résultat est un vide normatif exploité aujourd’hui par le camp Bavieux, accentuant les tensions.

À ce stade de la crise, la logique institutionnelle voudrait que la prochaine Assemblée Générale Extraordinaire serve à élire un nouveau Comité Exécutif, et non à simplement remplacer les démissionnaires. La perte de quorum prive en effet le bureau fédéral de toute légitimité pour statuer. Les décisions prises par les neuf membres restants seraient juridiquement contestables et politiquement fragiles. La continuité invoquée par le camp Bavieux apparaît donc comme une interprétation discutable, davantage motivée par des calculs stratégiques que par le respect des statuts.

La question centrale demeure celle de la légitimité. Peut-on parler de continuité lorsque plus de la moitié des membres ont quitté leurs fonctions et que le président est absent depuis des années ? Pour beaucoup, la réponse est négative. La Femafoot se trouve face à une impasse institutionnelle qui ne peut être résolue que par une nouvelle élection. Toute tentative de prolonger artificiellement le mandat actuel risque d’aggraver la crise de confiance et de fragiliser davantage l’image du football malien auprès de ses supporters et partenaires.

Ibrahim Kalifa Djitteye

Source : Le PAYS

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