Festival Nangnerki : Immersion dans la culture sénoufo via le festival

Au cœur du Festival Nangnerki, un espace singulier attire irrésistiblement les visiteurs : le village Nangnerki.

Bien plus qu’une simple reconstitution, cet espace immersif se présente comme un véritable voyage dans le temps, une plongée dans l’univers sénoufo et, au-delà, dans les fondements mêmes de la société malienne. Conçu à l’occasion de la 7ᵉ édition du festival, contigu à la place de la foire artisanale, ce village symbolique n’est pas seulement un décor ; il est une tentative de sauvegarde, de transmission et de réflexion sur l’identité culturelle à l’ère de la modernité.

Dès l’entrée, le visiteur est transporté dans un autre monde. Un enclos de paille entoure le site, évoquant la structure traditionnelle d’un village sénoufo. La scénographie, pensée avec minutie, reproduit l’organisation spatiale ancestrale : des cases alignées, chacune portant une inscription « chambre des femmes », « chambre du chef du village », « cuisine ». Construites en paille, comme autrefois, ces habitations miniatures sont suffisamment grandes pour être habitées. Des femmes y entrent et en sortent, donnant au lieu une vie presque réelle. Le visiteur ne contemple pas une exposition ; il traverse un espace vivant.

À l’origine de cette initiative se trouve Kassim Bengaly, directeur du festival, qui a confié la conception au styliste, scénographe et homme de culture sikassois Yacouba Touré. Ensemble, ils ont voulu créer un pont entre les générations, un dialogue entre la mémoire et le présent. Selon Vieux Touré, figure centrale du village reconstitué, l’objectif est clair : « Les enfants de la ville ne connaissent malheureusement pas le village. À travers cette scénographie, ils peuvent avoir envie d’y aller, car c’est important pour tout être de se connaître et de savoir d’où il vient. »

Cette déclaration résume à elle seule l’une des grandes questions contemporaines de la société malienne : la rupture progressive entre l’urbanité croissante et les racines rurales. Dans un pays où l’identité culturelle s’est historiquement construite autour du village, la migration vers les centres urbains a parfois fragilisé les mécanismes traditionnels de transmission. Le village Nangnerki apparaît ainsi comme une réponse culturelle à une problématique sociale profonde.

 Un patrimoine vivant entre symboles et savoirs

 

La visite se poursuit, révélant des objets chargés de mémoire. À gauche, une moto des années 60 repose près d’une vieille radio et d’une lampe tempête fonctionnant au pétrole, vestiges d’une époque où la modernité pénétrait lentement le monde rural. Plus loin, une forêt sacrée symbolique rappelle l’importance des bois sacrés dans la cosmogonie sénoufo. Sur la clôture de paille, une inscription appelle à la préservation : « Protégeons les bois sacrés ». Un python, animal hautement symbolique, y est gardé, incarnant à la fois spiritualité, protection et respect de la nature.

Le parcours dévoile ensuite un grenier traditionnel, symbole d’abondance et de prévoyance, voisin d’un cheval paisiblement attaché, rappelant le rôle central de l’animal dans les sociétés rurales. Non loin, un hangar de la cour royale accueille les visiteurs désireux d’endosser des tenues sénoufo ou bamanan pour immortaliser leur passage. Cette interaction transforme la visite en expérience participative, rapprochant le public d’un patrimoine souvent perçu comme distant

Un autre espace, particulièrement significatif, est consacré aux Korêduga et aux guérisseurs. Ces figures, essentielles dans l’organisation sociale traditionnelle, y expliquent leurs rôles : gardiens du savoir, médiateurs sociaux, thérapeutes, mais aussi éducateurs moraux. Ils vendent des médicaments traditionnels, tout en sensibilisant les visiteurs à la richesse de la pharmacopée locale. Cette présence rappelle que la médecine traditionnelle demeure, pour de nombreuses communautés maliennes, une composante essentielle du système de santé.

Cependant, le village Nangnerki ne se limite pas à une reproduction esthétique. Il constitue également un travail scientifique et collectif. « En tant que chercheurs, Bengaly et moi avons été auprès des anciens. Nous avons fait des recherches en collaboration avec la direction régionale de la culture », explique Vieux Touré. Cette démarche confère au projet une dimension patrimoniale et académique, renforçant sa crédibilité et son importance dans le processus de sauvegarde culturelle.

 Entre transmission culturelle et question sociale

Tout au long de la journée, le site ne désemplit pas. Lycéens, festivaliers venus d’autres régions, familles entières déambulent entre les cases. Certains découvrent pour la première fois un mode de vie qui fut celui de leurs ancêtres. « Certains naissent en ville, y grandissent et font des enfants sans jamais mettre les pieds au village. Pour nous, c’est une manière de leur apporter le village en ville », conclut Vieux Touré. Cette phrase souligne l’ambition sociale du projet : reconnecter les Maliens à leurs origines.

Mais au-delà de la nostalgie, le village Nangnerki pose une question essentielle : quelle place pour la tradition dans une société en mutation ? En valorisant la culture sénoufo, il ne s’agit pas de figer le passé, mais de rappeler que l’avenir d’une nation repose souvent sur la compréhension de son héritage. Dans un contexte mondial marqué par l’uniformisation culturelle, des initiatives comme celle-ci deviennent des actes de résistance culturelle.

Le village Nangnerki remplit ainsi plusieurs fonctions. Il est pédagogique, en permettant aux jeunes générations d’apprendre autrement. Il est identitaire, en renforçant le sentiment d’appartenance. Il est social, en recréant un espace de dialogue intergénérationnel. Et il est politique, au sens noble, car il participe à la construction d’une conscience collective.

Certes, certains pourraient y voir une représentation idéalisée du village, éloignée des réalités contemporaines du monde rural malien, marqué par des défis économiques et sociaux. Mais même dans cette dimension symbolique, l’initiative conserve toute sa pertinence : elle rappelle que le village n’est pas seulement un lieu géographique, mais une matrice culturelle.

En définitive, le village Nangnerki n’est pas un simple décor du festival ; il en est l’âme. Il démontre que la culture peut être un outil puissant de transmission, de réflexion et de transformation sociale. En recréant le village au cœur de la ville, il rappelle aux Maliens une vérité fondamentale : on ne peut avancer durablement sans savoir d’où l’on vient.

Issouf Koné

Source : Mali Tribune

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