GOONGA TAN : Au Sahel, la barbarie ne se cache plus. Elle se revendique.

L’explosion qui a récemment visé un véhicule civil entre deux localités du Mali, au nord du pays, n’est pas un fait divers sécuritaire de plus dans une région déjà soumise à la violence. Elle est un signal.

Un révélateur brutal. Celui d’une époque où des groupes armés jihado-rebelles n’éprouvent plus le besoin de dissimuler leurs crimes, et où une partie du traitement médiatique, par distance ou par confort, finit par accompagner cette brutalisation du réel.

Kidal, un engin explosif improvisé a frappé un véhicule civil, puis d’autres. Aucun convoi militaire. Aucun objectif stratégique. Aucun combat. Juste des civils, leurs outils de travail, et des passagers projetés dans une violence qui ne distingue plus rien ni personne. Des jeunes ont été grièvement blessés. Rien, absolument rien, ne permettait de qualifier cet acte autrement que pour ce qu’il est : une attaque contre des civils.

Pourtant, presque aussitôt, le Front de libération de l’Azawad a revendiqué au moins une opération avec une assurance glaçante, comme s’il s’agissait d’un acte de guerre légitime. Cette revendication n’est ni un accident ni un excès de langage.

Elle s’inscrit dans une logique désormais installée au Sahel : tuer sans retenue, puis raconter sans honte. Frappant des civils, les groupes armés produisent un récit, imposent des mots, travestissent le crime en action politique, sûrs de trouver des relais prêts à diffuser, commenter, analyser.

La revendication est devenue une arme. Une arme narrative. Une arme symbolique. Une arme médiatique. On tue, puis on explique. On détruit, puis on scénarise. On enlève, puis on revendique. Et à force de répétition, l’inacceptable devient quasiment ordinaire. Dans cette grammaire de la violence, un commerçant est rebaptisé « cible logistique », une citerne civile devient un « moyen de ravitaillement ennemi », une usine incendiée est présentée comme un « succès opérationnel ». Les chauffeurs, apprentis, manœuvres, convoyeurs, ces hommes sans idéologie et sans armes, disparaissent du récit comme s’ils n’avaient jamais existé.

Ce processus ne concerne pas uniquement le Mali. Au Burkina Faso, les attaques contre des sites miniers, des carrières, des unités industrielles sont trop souvent réduites à des bilans matériels. On compte des installations détruites, des tonnes perdues, des infrastructures endommagées. On oublie les vies. Au Niger, les enlèvements de chauffeurs routiers, de commerçants, de travailleurs humanitaires locaux ou de simples voyageurs sont noyés dans des dépêches dans lesquelles la géographie et la revendication prennent le pas sur l’humain. Les victimes deviennent secondaires, presque anecdotiques.

Au Mali, les routes transformées en pièges mortels par les EEI ont fauché des chauffeurs de camions, apprentis, petits commerçants. Ils ne sont ni combattants, ni stratèges, ni acteurs du conflit. Ils sont pourtant ceux qui meurent le plus au cours de ses dernières attaques barbares et dont on parle le moins.

Ce qui me choque profondément, au-delà des crimes eux-mêmes, c’est la manière dont ces revendications trouvent un écho parfois complaisant dans certains médias éloignés du terrain. Depuis des bureaux confortables, des correspondants lointains et des experts de plateau compilent, cartographient, commentent. Le langage se fait technique, froid, neutre. On parle d’axes, de zones, de dynamiques. La violence est dissoute dans l’abstraction. Les victimes deviennent des données commentées par de véritables « hiboux » depuis des bureaux aseptisés, loin des théâtres d’opération.

Dans ce glissement, le journalisme cesse d’être un contre-pouvoir. Il devient, malgré lui, un relais. Même critiquée, la parole des groupes armés structure le récit, impose ses catégories, dicte l’agenda. Le droit international humanitaire est invoqué comme une formule, rarement comme une exigence incarnée. La distinction entre civils et combattants, pourtant fondamentale, est relativisée, diluée dans une prétendue complexité sahélienne. Comme si la complexité autorisait l’effacement des évidences. Comme si l’exception devenait la règle. Or, à Kidal, il n’y a aucune ambiguïté. Un commerçant. Un véhicule civil. Des blessés sans lien militaire. Tout le reste relève de la manipulation.

Face à cette barbarie revendiquée, il est urgent de réaffirmer une ligne claire : remettre l’humain au centre. En évacuant rapidement les blessés vers l’hôpital de Kidal, les Forces armées maliennes ont rappelé qu’au cœur même du chaos, il existe encore des gestes de protection et de responsabilité. Les victimes ont des noms. Amghar Ag Amourou, chauffeur. Essayant Ag, civil. Ils ont une histoire. Ils ne sont pas des « dommages collatéraux ».

C’est précisément ce que les groupes armés cherchent à effacer par leurs revendications. Et c’est trop souvent ce que certains récits médiatiques finissent par accompagner, volontairement ou non. Il est temps de pointer ces pseudo journalistes. Identifions-les et traduisons-les devant les juridictions appropriées.

Informer n’est pas répéter. Informer n’est pas compter des citernes calcinées ni aligner des chiffres. Informer, c’est nommer les morts, rappeler qui était civil, refuser les récits clés en main, déconstruire les revendications au lieu de les amplifier. L’attaque de Kidal, comme les usines incendiées, les civils enlevés, les routes piégées du Sahel, impose une exigence morale et professionnelle : réhumaniser l’information.

Informer, c’est aussi se souvenir des chauffeurs qui ne rentreront plus chez eux.

DICKO Seidina Oumar

Journaliste- Historien-  Écrivain

Source : Aujourd’hui-Mali

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