GOONGA TAN : De fonctionnaires flamboyants a hommes invisibles Au Mali, l’État recrute et renvoie des cadres au purgatoire

Dans un pays confronté à une pénurie chronique de cadres qualifiés, à un déficit criant d’expertise administrative et à une exigence accrue de performance publique, une situation aussi paradoxale qu’injustifiable persiste au cœur même de l’appareil d’État.

Des agents régulièrement recrutés par la Fonction publique, formés aux frais du contribuable, affectés puis relevés de leurs fonctions, se retrouvent depuis des mois, parfois des années, sans réaffectation, sans visibilité et sans la moindre explication officielle.

e qui pouvait, au départ, être interprété comme un dysfonctionnement administratif ordinaire s’est progressivement transformé en un véritable scandale d’État. Il ne s’agit plus de lenteurs bureaucratiques isolées ni d’erreurs marginales, mais d’un phénomène structurel et transversal qui touche l’ensemble des corps de la Fonction publique : enseignants, journalistes, financiers, médecins, agronomes, techniciens etc, cadres intermédiaires comme profils hautement qualifiés. Nul n’est épargné par ce purgatoire administratif, où l’on existe sur le papier mais plus dans l’action.

Placée sous la responsabilité directe du ministère du Travail, de la Fonction publique et du Dialogue social, cette situation interroge frontalement la capacité de l’État à gérer ses propres ressources humaines. Comment comprendre que, dans un contexte de rareté des compétences, des hommes et des femmes formés, expérimentés et disponibles soient maintenus dans une inactivité forcée, contraints à l’attente silencieuse, pendant que l’administration multiplie forums, discours volontaristes et annonces de nouveaux concours ?

La contradiction est flagrante, presque cynique. D’un côté, le gouvernement proclame l’urgence de l’emploi des jeunes, la nécessité de renforcer les capacités administratives et l’efficacité de l’action publique. De l’autre, il laisse dans l’ombre des agents déjà recrutés, déjà intégrés au système, déjà porteurs d’une expertise que le pays ne peut objectivement pas se permettre de gaspiller. Ce double discours fragilise les fondements mêmes de la Fonction publique et trahit la promesse républicaine d’un État rationnel, protecteur et équitable.

Dès lors, une question centrale s’impose : sommes-nous face à une incapacité organisationnelle chronique, symptôme d’un pilotage défaillant de la Fonction publique ? Ou assistons-nous à l’installation délibérée d’un purgatoire administratif, où certains cadres, tout en continuant de percevoir un salaire, sont condamnés à l’inaction, à l’effacement progressif, à une forme de mise à l’écart silencieuse mais lourde de conséquences ?

Le paradoxe est d’autant plus cruel que ces agents ne se reprochent rien. Aucune faute disciplinaire connue, aucune procédure contradictoire, aucune décision explicitement motivée. Pourtant, ils se retrouvent exposés à un regard social profondément dévalorisant. Dans un pays marqué par le chômage et la précarité, être payé sans travailler n’est ni un privilège ni un confort : c’est une anomalie dangereuse. Elle installe un malaise profond, une perte de dignité professionnelle et un sentiment d’inutilité qui mine progressivement l’estime de soi et la cohésion sociale.

À terme, ces fonctionnaires risquent d’être perçus comme un poids, voire comme des rentiers improductifs, alors même que l’État est le premier responsable de leur inactivité forcée. Cette situation alimente incompréhension, ressentiment et suspicion, autant de ferments de défiance dans un contexte national déjà fragilisé. Face à cette réalité, le silence du ministre de tutelle est assourdissant. Aucun communiqué officiel, aucun état des lieux public, aucun calendrier de régularisation, aucun plan d’action chiffré et daté connu. Or gouverner ne se limite pas à aligner des intentions ou à proclamer des réformes. Gouverner, c’est répondre aux détresses concrètes, assumer les engagements pris et corriger les dérives lorsqu’elles apparaissent.

Les agents concernés ne réclament ni passe-droits ni privilèges. Ils exigent simplement que l’État respecte ses propres règles, honore ses engagements contractuels et mette fin à une situation qui les maintient dans l’attente, l’angoisse et l’humiliation silencieuse. En persistant dans l’inaction, l’administration ne se contente pas de briser des trajectoires professionnelles individuelles ; elle sape la confiance collective dans l’institution publique.  Au-delà de l’injustice humaine, l’impact économique et budgétaire de cette situation est considérable. Maintenir des milliers d’agents dans une non-affectation prolongée constitue une perte sèche pour le budget national. C’est un double coût : celui des salaires versés sans contrepartie productive, et celui du manque à gagner en termes de services publics non rendus, d’expertises non mobilisées et de politiques publiques affaiblies. Le « trou » ainsi creusé dans les finances publiques est d’autant plus choquant qu’il survient dans un contexte de ressources limitées et de besoins sociaux immenses.

Il ne s’agit donc plus d’un simple malaise administratif, mais d’un révélateur brutal des fragilités de notre gouvernance. Un État qui recrute sans planifier, qui affecte sans pérenniser, qui relève sans réaffecter, finit inévitablement par perdre en crédibilité, en autorité et en légitimité.

Le temps du déni est révolu. Le ministère de la Fonction publique se trouve aujourd’hui face à une responsabilité historique. Il lui revient de sortir de son silence, de rendre des comptes aux citoyens et de proposer des solutions concrètes, mesurables et inscrites dans le temps. À défaut, ce dossier demeurera l’un des symboles les plus éloquents de l’échec de notre administration à protéger, valoriser et mobiliser celles et ceux qui la servent.

DICKO Seidina  Oumar

Journaliste- Historien -Ecrivain

Source : Aujourd’hui-Mali

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