GOONGA TAN : Sahel : le reflux des attaques, l’illusion d’un répit ?

Depuis quelque temps, un phénomène intrigue observateurs, analystes et simples citoyens : la baisse apparente des attaques complexes au Mali et, plus largement, dans l’espace sahélien.

Là où, hier encore, l’actualité sécuritaire était scandée par des assauts spectaculaires contre des camps militaires, des embuscades meurtrières ou des explosions coordonnées, l’on observe aujourd’hui une accalmie relative.

Les incidents n’ont certes pas disparu. Mais leur fréquence et leur intensité semblent avoir diminué. Dans un pays qui a vécu plus d’une décennie sous la pression constante de la violence djihado-rebelle, une telle évolution ne peut passer inaperçue.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette inflexion.

Le premier, sans doute le plus déterminant, réside dans la transformation progressive des forces armées sahéliennes. Au Mali, longtemps fragilisée par les crises successives, l’armée nationale paraît avoir engagé une mue profonde. L’amélioration de l’équipement, l’intensification de la formation, la montée en puissance de l’appui aérien et la redynamisation du commandement ont contribué à restaurer la confiance des troupes. Sur le terrain, les opérations offensives menées ces derniers mois ont sérieusement perturbé l’organisation des groupes armés. Des bases logistiques ont été démantelées, des itinéraires de ravitaillement coupés et plusieurs chefs de katiba neutralisés ou contraints à l’exil.

Cette pression militaire a réduit, au moins temporairement, la capacité des groupes djihadistes et rebelles à mener des attaques complexes (ces opérations coordonnées mobilisant des centaines d’hommes, des véhicules armés et parfois des engins explosifs).

Dans certaines zones, les combattants se sont dispersés en petites unités mobiles, privilégiant les embuscades rapides ou les actions isolées aux offensives massives qui les exposaient à des pertes sévères. La guérilla sahélienne, fidèle à sa logique de survie, s’adapte au rapport de force : elle recule lorsque la pression militaire s’intensifie et se reconfigure lorsque les conditions deviennent moins favorables.

À cette pression militaire s’ajoutent des évolutions diplomatiques qui ont progressivement modifié l’environnement régional. Les groupes armés ont longtemps prospéré dans les interstices des frontières poreuses et des rivalités entre États voisins. Or la création de l’Alliance des États du Sahel, réunissant le Mali, le Niger et le Burkina Faso, introduit une dynamique nouvelle. Pour la première fois depuis longtemps, ces trois pays affichent la volonté de coordonner leurs stratégies sécuritaires et de mutualiser leurs moyens militaires. Cette convergence, encore fragile mais politiquement affirmée, réduit les marges de manœuvre des organisations terroristes qui tiraient profit des ambiguïtés régionales.

Par ailleurs, le soutien dont ces groupes pouvaient bénéficier dans certains cercles extérieurs semble aujourd’hui moins évident. La diplomatie malienne, parfois dérangeante mais résolument offensive, a contribué à mettre en lumière certaines ambiguïtés. En dénonçant publiquement les soutiens indirects ou les complaisances tacites, Bamako a placé plusieurs acteurs sous le regard critique de l’opinion internationale.

Dans le même temps, les rapports avec certaines puissances ont évolué. Les signaux venus de Washington, longtemps très critiques à l’égard des autorités sahéliennes, paraissent aujourd’hui plus nuancés. Certaines figures politiques ou militaires autrefois frappées de sanctions ont même été retirées de listes noires, preuve que les équilibres diplomatiques ne sont jamais figés. Les relations avec l’Algérie, acteur historique du dossier sahélien, s’inscrivent également dans cette recomposition régionale. Le voisin du nord se trouve désormais confronté à un environnement stratégique qui ne lui laisse plus la même marge d’influence qu’autrefois. C’est dans ce contexte que les propos du président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, ont suscité de nombreux commentaires. En affirmant ne pas croire à une hostilité délibérée de l’Algérie contre le Mali, tout en se gardant d’exclure toute ambiguïté, il a prononcé ce que l’on pourrait qualifier de déclaration à double tranchant.

Derrière la prudence du langage se devine, en réalité, une mise en garde : le Sahel d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier, et les jeux d’influence doivent désormais compter avec l’affirmation politique des États sahéliens.

Dans ce jeu géopolitique complexe, d’autres acteurs tentent également de redéfinir leur place. Le Maroc, par exemple, a renforcé son positionnement stratégique en obtenant une reconnaissance croissante de la marocanité du Sahara occidental, modifiant ainsi certains équilibres régionaux. Quant à la France, son rapport avec le Sahel s’est profondément transformé depuis la remise en cause de plusieurs cadres de coopération hérités du passé.

Mais l’apparente décrue des attaques au Mali ne doit pas masquer une réalité essentielle : les groupes terroristes n’ont pas disparu.

L’histoire des conflits asymétriques montre que ces organisations possèdent une remarquable capacité de repli. Elles savent attendre, se dissimuler et frapper là où on les attend le moins.

Les événements récents au Niger en offrent une illustration éloquente. À Niamey, l’attaque contre la base militaire située dans le périmètre de l’aéroport international a montré que les groupes djihadistes cherchent désormais à viser des cibles hautement symboliques. En s’attaquant à une infrastructure aérienne stratégique, les assaillants n’entendent pas seulement infliger des pertes militaires : ils veulent démontrer qu’aucune capitale sahélienne n’est totalement à l’abri.

Quelques semaines plus tard, une tentative d’infiltration armée contre la base aérienne de Tahoua confirmait cette stratégie. Arrivés à moto et profitant de la nuit, les assaillants ont tenté de pénétrer dans l’enceinte militaire avant d’être repoussés. Ces opérations traduisent une volonté claire : tester la solidité du dispositif sécuritaire des États sahéliens et exploiter la moindre faille.

Dans le même temps, les violences persistent sous d’autres formes. Au Burkina Faso, les groupes armés continuent de frapper sporadiquement des localités rurales afin d’entretenir un climat d’insécurité permanent. Au Mali, certaines attaques visant des civils ou des convois logistiques rappellent que la guerre ne se limite pas aux affrontements directs entre armées et insurgés.

Dans les environs de Kidal, des actes qualifiés de traîtres par les populations locales ont visé des civils, illustrant une fois encore la stratégie de terreur employée par les groupes extrémistes pour fragiliser l’autorité de l’État.

Les routes commerciales constituent, à cet égard, une autre vulnérabilité majeure. Pour un pays enclavé comme le Mali, les corridors reliant les régions du nord et du centre aux ports des Golfes de Guinée et du Bénin représentent des artères vitales. Les groupes armés le savent. En perturbant la circulation des camions, en posant des engins explosifs ou en organisant des braquages, ils cherchent à asphyxier l’économie et à semer la peur parmi les transporteurs.

Dans ces conditions, céder à l’illusion d’un répit serait une erreur stratégique. La diminution des attaques complexes peut donner le sentiment que la menace recule. Mais elle peut tout aussi bien correspondre à une phase de repli tactique des groupes terroristes. Car, dans les guerres irrégulières, les périodes d’accalmie précèdent souvent de nouvelles flambées de violence.

Le Sahel se trouve aujourd’hui à un moment

charnière de son histoire sécuritaire.

Les progrès réalisés par les forces armées sont réels et méritent d’être salués. La coopération renforcée entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel ouvre également des perspectives inédites. Mais la stabilité du Sahel ne se gagnera pas en quelques batailles. Elle se construit dans la durée : par la consolidation des institutions, la sécurisation des territoires, le développement économique et la restauration de la confiance entre l’État et les populations. C’est un combat de longue haleine, un combat qui exige lucidité, constance et persévérance.

Le reflux actuel des attaques pourrait annoncer un tournant. Mais dans les sables mouvants du Sahel, le Mali le sait mieux que quiconque : dans cette guerre silencieuse qui oppose la souveraineté des États aux forces de la déstabilisation, la vigilance demeure la première des armes.

                                                            

DICKO Seidina Oumar

  Journaliste – Historien – Écrivain

Source : Aujourd’hui-Mali

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