Imaginez que demain, le prix du litre d’essence à la pompe triple à Bamako, Ouagadougou ou Niamey. Ce n’est pas le scénario d’un film catastrophe, mais une réalité qui nous guette si le conflit entre l’Iran et les États-Unis venait à s’embraser.
Alors que le monde observe les tensions dans le détroit d’Ormuz — par où transite un tiers du pétrole mondial — nous, pays de la Confédération de l’Alliance des pays du Sahel (AES), devons-nous poser une question de survie : Sommes-nous prêts à payer le prix d’une guerre qui n’est pas la nôtre ?
Une vulnérabilité qui ne dit pas son nom
Nos pays sont aujourd’hui dans une situation de dépendance paradoxale. Le Mali, par exemple, ne produit aucune goutte de pétrole et importe l’intégralité de sa consommation (100%).
Au Niger, c’est le paradoxe de l’abondance : malgré des ressources en brut, l’absence de capacités de raffinage locales nous contraint à réimporter nos propres ressources sous forme de carburant à prix d’or. En ce qui concerne le Burkina-Faso, bien que le pays ait fait des efforts significatifs dans le solaire, il reste dépendant des importations pour environ 40 % à 50 % de son électricité (notamment via les interconnexions avec la Côte d’Ivoire et le Ghana).
Cette crise énergétique peut se transformer très rapidement en crise alimentaire à cause du coût exorbitant du diesel (faisant fonctionner les matériels agricoles) et des engrais (dérivés du pétrole) menace directement la capacité de nos pays à nourrir sa population.
Cette fragilité n’est pas qu’une statistique économique. C’est une taxe invisible qui pèse sur chaque foyer. Quand le pétrole flambe, c’est le paysan qui ne peut plus faire tourner sa motopompe pour irriguer ses champs. C’est le transporteur qui voit ses marges s’évaporer. C’est, enfin, la mère de famille qui doit choisir entre nourrir ses enfants et payer leur scolarité à cause d’une inflation galopante.
Le scénario du pire est évitable
Si les prix du baril venaient à doubler demain, nos budgets nationaux exploseraient. Les fonds initialement destinés pour nos écoles, nos hôpitaux, nos infrastructures, l’industrialisation de nos territoires, le soutien nos PME, la création d’unités de transformation, la modernisation de notre agriculture, l’appui aux petits producteurs et l’aménagement de nos campagnes seraient engloutis dans des subventions énergétiques d’urgence. Ce sacrifice budgétaire rappellerait cruellement celui déjà consenti pour une crise sécuritaire que nous peinons à contenir. Ce marasme économique n’est pas qu’une affaire de chiffres ; il est le frein de notre essor industriel et le catalyseur d’une précarité urbaine accrue
Pourtant, cette crise peut et doit être le catalyseur de notre transformation. Le Sahel possède l’un des gisements solaires les plus importants au monde. Pourquoi continuer à dépendre de cargaisons lointaines pour irriguer nos terres et nourrir nos populations, alors que la clé de notre indépendance brille au-dessus de nos têtes ?
Un contrat pour l’avenir de l’AES
Pour protéger nos populations et garantir notre souveraineté, nous devons agir sur trois fronts immédiats :
- La Solidarité Régionale : L’AES doit cesser de naviguer à vue. Il nous faut une stratégie commune d’achat et de stockage de sécurité pour tenir au moins trois à six mois en cas de choc majeur. Cela équivaudrait par exemple pour le Mali d’initier un projet d’installation d’un port sec à la frontière guinéenne (très proche de la capitale malienne) pour stocker l’énergie. Cela permet de sécuriser moins de trajet et d’acheminer plus vite et à moindre coût les convois de carburant.
- L’Interconnexion Électrique : Nous devons accélérer la création d’un marché commun de l’énergie (Banque d’Énergie Sahélienne) pour partager nos surplus et stabiliser nos réseaux.
- L’Industrialisation Énergétique : Le raffinage local au Niger et l’investissement massif dans des centrales solaires de grande échelle (plus de 1000 MW) ne sont plus des options, mais des impératifs de sécurité nationale.
- L’accélération du processus de transition énergétique : Il s’agit d’opter définitivement pour l’énergie propre (soleil, vent, gaz, déchets) et exploiter nos propres gisements pour ravitailler nos foyers (par exemple, distribution à large échelle du gaz – cas de Bourankèbougou – pour ravitailler nos familles et contribuer à la sauvegarde de l’environnement)
Conclusion
L’énergie n’est pas un sujet technique réservé aux ingénieurs ; c’est le cœur battant de notre économie et le garant de notre paix sociale. Les crises de 2008 et 2022 nous ont montré que nous n’avons aucun amortisseur.
Il est temps de passer d’une posture de réaction à une posture d’anticipation (vision). Nous avons les ressources, nous avons le soleil, et nous avons désormais la volonté politique au sein de l’AES. Ne laissons pas les tensions du Golfe dicter l’avenir de nos enfants. Le temps d’agir pour une énergie souveraine et durable, c’est maintenant.
Par Fatoumata H. TRAORÉ-SAMAKÉ
Juriste, Experte en Développement et Genre, Directrice du Centre d’études pour l’Equité et l’Excellence (C2E-Nyetaa) et Coordinatrice du RESO-AES
Source : Le PAYS
