Une équation à plusieurs inconnues ! «Monsieur le président Assimi Goïta, on ne vous dit pas toute la vérité»
Au lieu d’incarner un rôle d’arbitre et de stabilisateur, le ministère en charge des Sports apparait, pour de nombreux acteurs du Mouvement sportif, comme un facteur d’instabilité.
Dans un contexte où les fédérations sportives sont censées jouir d’une autonomie reconnue par les instances internationales, la frontière entre tutelle administrative et immixtion politique semble particulièrement floue. Dans l’architecture sportive moderne, l’Etat exerce une tutelle administrative (contrôle de légalité, accompagnement, médiation), mais laisse aux fédérations leur autonomie de gestion. Or, sur le terrain, cette limite semble de plus en plus brouillée.
Dans un système administratif normalisé, le ministère exerce une mission de supervision, sans s’immiscer directement dans la gestion autonome des fédérations, conformément aux principes de gouvernance du Mouvement sportif international (CIO, fédérations internationales, chartes d’autonomie). Pourtant, plusieurs situations récentes laissent penser à une ingérence répétée, perçue par les acteurs comme un facteur aggravant des crises plutôt qu’un mécanisme de résolution.
Athlétisme : un revers judiciaire fragilisant
Premier signal d’alerte : le bras de fer avec Mme Sangaré Aminata Kéita, présidente de la Fédération malienne d’athlétisme avec le retrait de l’agrément.
Le différend, porté devant les tribunaux jusqu’à la Cour suprême, s’est soldé par une décision défavorable à l’Etat. Au-delà de l’aspect juridique, ce revers a écorné l’autorité du ministère. Beaucoup y voient la preuve qu’un conflit interne aurait pu être réglé par la concertation plutôt que par la confrontation judiciaire. Lorsqu’un Etat perd un procès contre une fédération qu’il supervise, cela traduit souvent une base légale fragile ou une intervention précipitée, ce qui entame son autorité morale. Le résultat est regrettable : une fédération divisée et une tutelle affaiblie.
Mouvement olympique : un arbitrage introuvable
Le climat de tension est similaire au sein du Comité national olympique et sportif du Mali. Pour la petite histoire, l’actuel ministre des Sports n’a jamais mis les pieds dans les locaux de la maison du mouvement olympique et sportif considéré comme l’un de ses partenaires stratégiques pour la bonne marche du sport malien. Ce qui est d’ailleurs une première dans l’histoire de notre sport. Ce qui prouve à suffisance que les deux structures ne partagent plus les mêmes langages. En bon dirigeant sportif, le patron du Cnosm Habib Sissoko se dit toujours disposé pour une franche collaboration avec le département comme ce fut le cas avec les autres ministres des Sports.
S’agissant de la chambre de conciliation et d’arbitrage, censée prévenir et résoudre les conflits sportifs, elle peine toujours à devenir pleinement fonctionnelle.
Ce blocage prive les acteurs d’un mécanisme interne de règlement des litiges et pousse les différends vers les tribunaux ordinaires, prolongeant ainsi les crises. Or, cette chambre devrait précisément prévenir les contentieux, éviter le recours aux juridictions classiques et sécuriser la gouvernance interne.
Disons-nous la vérité, les tensions persistantes avec le président du Cnosm, Habib Sissoko, renforcent l’impression d’une relation davantage politique qu’institutionnelle, peu compatible avec la neutralité requise par le mouvement olympique.
Cette situation favorise les blocages administratifs, les conflits prolongés et la méfiance des fédérations. Elle traduit une personnalisation des rapports institutionnels, contraire aux bonnes pratiques de gouvernance publique.
Football : le dossier le plus sensible
Le cas du football concentre toutes les inquiétudes. A la Fédération malienne de football (Fémafoot), des démissions en cascade au sein du comité exécutif ont plongé l’instance dans l’incertitude.
Or, le football est strictement encadré par des règles internationales. Toute intervention gouvernementale perçue comme une immixtion peut entraîner des sanctions, voire une suspension du pays.
L’idée que le ministère puisse influencer le choix des futurs dirigeants alimente ainsi les craintes. Une telle perception suffirait à fragiliser la crédibilité du processus électoral et à exposer le mali a d’éventuelles mesures disciplinaires.
Une crise de méthode plus que de personnes
Pris isolément, ces épisodes pourraient passer pour de simples différends sectoriels. Mais leur accumulation interroge. Lorsque presque toutes les disciplines connaissent des tensions simultanées, le problème devient systémique.
Plusieurs spécialistes de la gouvernance sportive évoquent un déficit de médiation, une personnalisation des conflits et, surtout, une confusion entre tutelle administrative et gestion directe. Or, lorsqu’un ministère cesse d’être neutre, il perd sa capacité d’arbitrage.
Les athlètes, premières victimes
Au-delà des querelles institutionnelles, ce sont les sportifs qui en subissent les conséquences : compétitions retardées, financements bloqués, préparation perturbée, partenariats gelés.
A l’heure où le Mali cherche à renforcer sa présence sur les scènes africaine et internationale, ces crises répétées constituent un frein majeur au développement de la performance.
Quelle issue ? Restaurer la confiance
Le sport malien, déjà confronté à des défis financiers et infrastructurels, ne peut se permettre des conflits institutionnels permanents. Plusieurs pistes sont évoquées par les acteurs : respect strict de l’autonomie des fédérations, activation effective des mécanismes d’arbitrage, dialogue permanent avec les dirigeants sportifs, retrait de toute influence politique dans les processus électifs. Car, au-delà des dirigeants, ce sont les athlètes qui paient le prix fort : compétitions perturbées, financements retardes, préparation compromise.
Le défi pour le ministère de la Jeunesse et des Sports est désormais clair : redevenir un régulateur crédible plutôt qu’un protagoniste des conflits. Sans stabilité institutionnelle, aucune politique sportive durable ne peut prospérer. Et c’est l’ensemble du sport malien qui risque d’en pâtir.
Au final, la question dépasse les personnes : elle relève d’un enjeu de méthode.
Le ministère doit-il diriger ou réguler ? Imposer ou arbitrer ?
Tant que cette équation ne sera pas clarifiée, le sport malien risque de rester prisonnier d’une instabilité chronique et sa mission première – développer la performance et encadrer la jeunesse – continuera de passer au second plan.
El Hadj A.B. HAIDARA
Source : Aujourd’hui-Mali
