Dans les sables mouvants du Sahel et sur les rivages de l’Atlantique, une lutte silencieuse oppose visions d’indépendance et stratégies d’ingérence.
L’histoire de la CEAO, sacrifiée sur l’autel des rivalités géopolitiques, semble bégayer aujourd’hui avec l’Alliance des États du Sahel (AES). Entre ambitions souverainistes et pressions extérieures, l’intégration régionale est devenue un champ de mines où chaque avancée économique est une déclaration de guerre politique.
Un sabotage géopolitique
La CEAO (Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest), née en 1973, n’était pas qu’une simple zone de libre-échange. Elle représentait un bloc homogène de pays francophones (Côte d’Ivoire, Haute-Volta, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal) cherchant une solidarité technique et monétaire concrète.
Cependant, son existence même dérangeait. Le Nigeria, géant anglophone, percevait la CEAO comme un «pré-carré français» limitant son influence naturelle sur le continent. Sous l’impulsion de Lagos et de Lomé, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) fut lancée en 1975 avec un objectif non(dit: noyer le bloc francophone dans un ensemble plus vaste et hétérogène, plus facile à diviser. En 1994, la CEAO fut officiellement dissoute, marquant la victoire d’une intégration plus large mais aussi plus perméable aux influences extérieures.
Le triangle des Intérêts français: Côte d’Ivoire, Sénégal, Nigeria
Si la France semble aujourd’hui s’inquiéter de la montée en puissance de l’Alliance des États du Sahel (AES), c’est que ses intérêts dans les pays «piliers» de la CEDEAO restent colossaux et stratégiques.
La Côte d’Ivoire, le hub logistique: Premier partenaire commercial de la France en zone CFA, le pays héberge plus de 600 entreprises françaises. Des géants comme Orange, Bouygues ou Castel y contrôlent des secteurs clés. Abidjan sert de plateforme tournante pour projeter l’influence économique française vers l’intérieur des terres sahéliennes.
Le Sénégal, la porte diplomatique: Le Sénégal est le verrou de stabilité de la France. Des infrastructures majeures, comme le TER de Dakar (opéré par la SNCF et la RATP) ou l’exploitation pétrolière et gazière impliquant TotalEnergies, scellent un lien indéfectible entre Paris et Dakar.
Le Nigeria, le géant énergétique: Paradoxalement, la France a massivement investi chez le géant anglophone pour diversifier ses ressources. Le Nigeria est devenu l’un des principaux fournisseurs de pétrole et de gaz de la France. Soutenir le leadership de Lagos au sein de la CEDEAO permet à Paris de s’assurer qu’aucun bloc dissident ne vienne perturber les flux énergétiques régionaux.
L’AES: une menace pour l’ordre établi
Créée en septembre 2023 par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) a franchi une étape historique en devenant une Confédération en juillet 2024. Ce bloc n’est plus seulement une alliance militaire; c’est un projet de rupture avec le modèle libéral et atlantiste de la CEDEAO.
Qui veut détruire l’AES ?
La résistance à l’AES est multidimensionnelle. Le Nigeria craint une perte de contrôle sur le marché régional et redoute que la création d’une monnaie sahélienne ne fragilise le Naira et l’Eco (le projet de monnaie de la CEDEAO). La France, de son côté, voit ses monopoles historiques sur l’uranium nigérien et l’or malien menacés par l’arrivée de nouveaux acteurs comme la Russie, la Chine ou la Turquie.
Enfin, la CEDEAO elle-même lutte pour sa survie institutionnelle. Le départ définitif de trois membres fondateurs crée un vide sécuritaire et financier immense, mettant en péril la crédibilité de l’organisation sur la scène internationale.
Les batailles Invisibles
L’affrontement se joue désormais sur le terrain des infrastructures et de la monnaie. Pour briser l’enclavement, l’AES cherche à contourner les ports d’Abidjan et de Dakar. En se tournant vers le Togo (port de Lomé) ou en explorant l’initiative marocaine d’accès à l’Atlantique, le Mali, le Niger et le Burkina tentent de neutraliser les leviers de pression économique traditionnels de la France et de ses alliés.
La bataille la plus symbolique reste celle du Franc CFA. En discutant ouvertement d’une sortie de cette monnaie, l’AES s’attaque au dernier cordon ombilical de l’époque coloniale. C’est une ligne rouge pour le système financier international qui craint un effet domino dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Un nouveau chapitre d’émancipation ?
L’histoire de la Communauté Économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO) nous enseigne que les projets d’intégration régionale meurent souvent de manœuvres de division orchestrées de l’extérieur. L’Alliance des États du Sahel (AES), malgré les sanctions et les pressions, tente de construire un modèle centré sur la sécurité d’abord et l’économie ensuite. La vraie question demeure: l’Afrique de l’Ouest peut-elle cohabiter avec deux visions opposées, ou l’une devra-t-elle nécessairement absorber l’autre ?
A.K. DRAMÉ
Encadré
AES 2030: Les piliers d’une puissance sahélienne en construction
L’Alliance des États du Sahel ne peut plus être perçue comme une simple réaction de défense. Elle pose les jalons d’un État fédéral en gestation. Pour que le Scénario 1 (Consolidation) l’emporte sur le risque de fragmentation, trois chantiers techniques et politiques sont déjà en cours.
La souveraineté monétaire
Le passage à une monnaie propre est le défi le plus risqué mais le plus émancipateur.
La garantie par les ressources: Contrairement au Franc CFA dont la crédibilité repose sur la garantie du Trésor français, la future monnaie de l’AES pourrait s’adosser à des stocks physiques d’or (le Mali et le Burkina étant des producteurs majeurs) ou à un panier de ressources (Uranium, Lithium).
La Banque Centrale de l’AES: L’avenir politique de l’alliance dépend de sa capacité à créer une institution financière commune capable de gérer l’inflation et de financer les infrastructures sans passer par la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Dakar.
Le virage numérique: Pour contourner le système de messagerie SWIFT et les sanctions bancaires, l’AES explore des systèmes de paiement alternatifs, potentiellement inspirés du modèle BRICS, facilitant les échanges avec la Russie et la Chine.
Le «pouvoir des Rrssources»:
L’Alliance des États du Sahel (AES) détient des cartes stratégiques qui font d’elle un acteur incontournable, et non une périphérie isolée.
L’Uranium et l’Énergie: Le Niger, en révisant ses contrats miniers (ex-Orano), cherche à maximiser ses revenus. L’ambition est de passer d’exportateur de minerai brut à producteur d’énergie, notamment via des projets de centrales solaires massives pour électrifier la région.
Le corridor de l’Atlantique: L’avenir économique dépend de la rupture de l’enclavement. L’accord avec le Maroc pour l’accès à l’Atlantique et le rapprochement avec le Togo sont des mouvements d’échecs contre la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Si l’AES sécurise ses propres routes commerciales, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) perd son principal moyen de pression : le blocus portuaire.
L’avenir politique
Le destin de l’AES se jouera sur sa capacité à proposer un modèle de gouvernance qui séduit au-delà de ses frontières.
La fin du «multilatéralisme de façade»: L’AES rejette les sommets de la CEDEAO perçus comme des chambres d’enregistrement des décisions de Paris ou Bruxelles. Elle prône une diplomatie bilatérale stricte.
Le risque de la «Forteresse Sahélienne»: Le danger du Scénario 2 (Isolement) réside dans l’épuisement économique. Si les populations ne voient pas de «dividende de la souveraineté» (baisse des prix, emploi, sécurité) d’ici 2030, la pression sociale pourrait fragiliser l’unité des trois capitales.
L’effet d’entraînement: Si l’AES réussit à stabiliser le front sécuritaire, elle pourrait devenir un pôle d’attraction pour des pays voisins comme la Guinée ou même influencer les débats politiques au Sénégal et au Bénin, où les aspirations souverainistes progressent.
Le Sahel comme centre de gravité
L’AES tente de renverser la carte de l’Afrique: faire du Sahel, autrefois considéré comme une zone de «vide» et de menaces, le cœur battant de la souveraineté africaine.
La bataille de 2030 sera celle de la crédibilité. Si l’Alliance des États du Sahel (AES) parvient à transformer ses ressources minières en infrastructures visibles (écoles, routes, hôpitaux) sans dépendre de l’aide occidentale, elle aura définitivement enterré l’ère de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO) et imposé un nouveau paradigme géopolitique en Afrique de l’Ouest.
A.K. DRAMÉ
Source : Inter De Bamako
