Pour un modèle malien de gouvernance des ressources minières fondé sur la transparence, l’investissement stratégique et l’actionnariat populaire.
Le Mali est aujourd’hui l’un des grands pays miniers du continent africain. Avec une production annuelle avoisinant 55 à 60 tonnes d’or, notre pays figure parmi les principaux producteurs d’or d’Afrique. À cela s’ajoute l’émergence de nouvelles ressources stratégiques, notamment le lithium, dont les premiers projets industriels annoncent l’entrée du Mali dans l’économie mondiale des métaux de la transition énergétique.
Pourtant, la question centrale demeure: Comment faire en sorte que la richesse minière se transforme réellement en prospérité nationale et en développement durable pour l’ensemble des Maliens ?
L’histoire économique internationale montre que la richesse en ressources naturelles ne garantit pas automatiquement le développement. Certains pays ont su transformer cette richesse en prospérité partagée, tandis que d’autres ont été confrontés à ce que les économistes appellent la «malédiction des ressources». La différence ne réside pas dans la nature des ressources, mais dans la qualité des institutions et des mécanismes de gouvernance mis en place pour gérer la rente minière.
Des exemples comme celui du Botswana, avec le diamant, montrent qu’une gestion rigoureuse et stratégique peut transformer une ressource naturelle en levier puissant de développement.
Transformer la rente minière en capital productif
Pour le Mali, l’enjeu n’est plus seulement d’exploiter ses ressources minières, mais de transformer la rente minière en capital productif capable de financer l’industrialisation, les infrastructures et le développement territorial.
Dans cette perspective, une réforme stratégique pourrait consister à organiser la gestion des revenus miniers autour d’un mécanisme simple, transparent et équilibré.
Une loi pourrait instituer une clé de répartition des revenus miniers reposant sur le principe suivant:
– 50% pour le budget de l’État, afin de financer les politiques publiques, les services sociaux et les infrastructures nationales;
– 30% pour un fonds souverain stratégique, destiné à préparer l’avenir, stabiliser l’économie et financer les investissements structurants;
– 20% pour un fonds de développement territorial, afin que les populations, notamment celles vivant dans les zones minières, bénéficient directement de la richesse produite sur leur territoire.
Un tel mécanisme permettrait de concilier les impératifs budgétaires immédiats avec les exigences d’une vision de long terme et d’assurer une meilleure transformation de la richesse minière en développement durable.
Introduire l’actionnariat populaire dans le secteur minier
La Réforme récente du cadre minier malien prévoit qu’une part de 5% du capital des sociétés minières soit réservée au secteur privé national. Cette disposition constitue une avancée importante pour renforcer la participation nationale dans l’exploitation des ressources naturelles.
Cependant, pour que cette participation bénéficie réellement à l’ensemble de l’économie et ne soit pas captée par un cercle restreint d’investisseurs, il serait opportun d’introduire le principe de l’actionnariat populaire.
L’actionnariat populaire permettrait d’ouvrir cette part du capital à un large éventail d’acteurs économiques maliens: citoyens, travailleurs, entreprises nationales, institutions financières et membres de la diaspora.
Concrètement, plusieurs mécanismes pourraient être envisagés:
– la création d’un fonds national d’actionnariat minier, permettant aux citoyens maliens d’acquérir indirectement des parts dans les sociétés minières;
– la participation des banques, compagnies d’assurance, caisses de retraite et mutuelles nationales à ces investissements;
– la possibilité pour les Maliens de la diaspora de souscrire à ces instruments financiers;
Un tel dispositif présenterait plusieurs avantages majeurs.
D’abord, il permettrait de démocratiser l’accès à la richesse minière, en donnant aux citoyens la possibilité de devenir eux-mêmes actionnaires d’une partie des ressources naturelles de leur pays.
Ensuite, il contribuerait à mobiliser l’épargne nationale au service du financement de l’économie.
Enfin, l’actionnariat populaire renforcerait la légitimité sociale de l’exploitation minière en créant un lien direct entre la performance du secteur et le bien-être des citoyens.
Vers l’introduction d’un dividende minier citoyen
Dans cette perspective, il pourrait également être envisagé d’introduire progressivement la notion de dividende minier citoyen.
Ce mécanisme consisterait à redistribuer une partie des revenus générés par la participation nationale dans les sociétés minières sous forme de dividendes, versés soit directement aux citoyens, soit à travers des fonds collectifs destinés à financer l’éducation, la santé ou la protection sociale.
Dans plusieurs pays riches en ressources naturelles, de tels mécanismes ont permis de renforcer la transparence dans la gestion des ressources et de consolider le lien entre richesse nationale et bien-être collectif.
Pour le Mali, l’introduction d’un actionnariat populaire associé à un dividende minier citoyen pourrait constituer une innovation majeure dans la gouvernance des ressources naturelles.
Elle traduirait concrètement un principe simple: les ressources naturelles appartiennent au peuple et leur exploitation doit bénéficier au plus grand nombre.
Un fonds souverain pour préparer l’avenir
Le fonds souverain stratégique aurait pour mission principale de transformer une partie des revenus miniers en investissements durables.
Ce fonds pourrait poursuivre plusieurs objectifs:
– stabiliser l’économie face aux fluctuations des prix des matières premières;
– constituer une épargne pour les générations futures;
– financer les investissements stratégiques dans les secteurs clés de l’économie.
Une partie des ressources du fonds pourrait également être utilisée pour garantir certains investissements structurants, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’industrie ou des infrastructures logistiques.
Dans le même temps, il serait prudent qu’une partie des ressources du fonds soit investie à l’étranger afin de diversifier les risques et de protéger les actifs nationaux contre les chocs économiques.
Un fonds de développement territorial pour réduire les inégalités
L’exploitation des ressources minières génère souvent des tensions entre les régions productrices et le reste du pays. Il est donc essentiel de mettre en place un mécanisme équitable de redistribution.
Le fonds de développement territorial pourrait fonctionner selon un principe de solidarité nationale:
– 50% des ressources seraient consacrées aux régions minières, afin de financer les infrastructures locales, l’accès à l’eau, à l’Électricité, à la Santé et à l’Éducation;
– 50% seraient destinées aux autres régions du pays, sur la base de projets économiquement viables et socialement utiles.
Un tel mécanisme permettrait de transformer la richesse minière en développement équilibré du territoire national.
La clé du succès: la bonne gouvernance
Cependant, aucun mécanisme financier ne peut produire de résultats durables sans institutions solides. La gestion des fonds issus des ressources minières devrait reposer sur quelques principes essentiels:
– transparence totale dans la gestion des ressources;
– audits indépendants réguliers;
– publication des comptes et des investissements;
– supervision parlementaire;
– participation d’experts indépendants dans les organes de gouvernance.
Ces principes sont aujourd’hui considérés comme des standards internationaux dans la gestion des fonds souverains.
Une opportunité historique pour le Mali
Le Mali se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire économique. L’or continue de jouer un rôle majeur dans notre économie, tandis que de nouvelles ressources stratégiques comme le lithium ouvrent des perspectives inédites dans l’économie mondiale de la transition énergétique.
Si ces ressources sont gérées avec vision, rigueur et transparence, elles peuvent devenir un levier puissant pour financer l’industrialisation, soutenir l’agriculture, développer les infrastructures et créer des emplois pour les jeunes.
Mais au fond, la véritable question n’est pas de savoir si le Mali est riche en ressources naturelles. Cette richesse est désormais une réalité.
La véritable question est de savoir comment transformer la richesse du sous-sol en richesse durable pour la Nation.
Si les revenus miniers sont utilisés uniquement pour financer des dépenses courantes, leur impact restera limité et éphémère. En revanche, s’ils sont investis avec vision et discipline dans l’éducation, les infrastructures, l’industrialisation et le développement des territoires, ils peuvent devenir un puissant moteur de transformation économique et sociale.
L’enjeu est donc de transformer progressivement la richesse du sous-sol en richesse du savoir, de l’industrie et du travail.
C’est à cette condition que le Mali pourra construire un véritable modèle national de gouvernance des ressources naturelles, inspiré des meilleures pratiques internationales mais profondément enraciné dans nos réalités.
Un modèle dans lequel les mines ne brillent pas seulement dans les statistiques économiques, mais brillent réellement pour l’ensemble du peuple malien.
Par Harouna NIANG, Économiste- Ancien Ministre de l’Industrie, du Commerce et de la Promotion des Investissements
Source : Inter De Bamako
