Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne traversent pas une crise unique, mais, selon Jean-Marc GRAVELLINI (2024), « un empilement de crises aux temporalités différentes », dont la convergence fait aujourd’hui peser un risque réel d’embrasement généralisé.
Crise sécuritaire, crise politique, crise économique, crise démographique, crise climatique : chacune alimente l’autre dans une spirale dangereuse, au point que l’hypothèse de l’effondrement étatique n’est plus un slogan alarmiste, mais une possibilité tangible.
Les chiffres sont implacables. Les trois pays figurent parmi les derniers du classement mondial de l’indice de développement humain (PNUD, Rapport 2023/2024). L’extrême pauvreté progresse, touchant désormais des millions de personnes, notamment dans les zones rurales pourtant riches en potentiel agricole. Cette situation n’est pas seulement la conséquence de chocs exogènes ; elle est aussi le produit d’un échec durable des politiques publiques, insuffisamment pensées, mal mises en œuvre, rarement évaluées et trop peu défendues par les élites politiques, administratives et économiques.
À cette fragilité structurelle s’ajoute une dynamique démographique inadéquate. En trois décennies, les populations ont explosé sans que les États ne soient en mesure d’absorber ce choc par l’éducation, l’emploi ou les services sociaux. Le courage politique a manqué à plus d’un pour nommer ce tabou : une croissance démographique débridée est un accélérateur de pauvreté et de mauvaise gouvernance.
Le changement climatique agit, lui, comme un multiplicateur de vulnérabilités. La baisse des rendements agricoles (nos terres en perdent 20% tous les 10 ans, Gravellini (2024)), la pression sur les ressources naturelles et les déplacements de populations exacerbent les conflits entre agriculteurs et éleveurs, déjà anciens. Sans politiques d’adaptation ambitieuses, les économies sahéliennes risquent de perdre jusqu’à 12 % de leur PIB d’ici 2050 (BM, 2022), condamnant des millions de personnes supplémentaires à l’extrême pauvreté.
Sur ce terreau fragilisé prospèrent les crises politico-sécuritaires. La contestation des pouvoirs centraux, l’effondrement du contrat social, la marginalisation de certaines périphéries et la résurgence de tensions identitaires ont ouvert un espace aux groupes armés terroristes.
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’État a perdu le contrôle effectif d’une grande partie de son territoire. Pire encore, les violences contre les civils – qu’elles soient le fait des groupes terroristes ou de milices supplétives – nourrissent un cycle de représailles et renforcent les capacités de recrutement des organisations terroristes.
Dans ce contexte, l’alignement progressif des régimes sahéliens sur des pratiques autoritaires, soutenues par des partenaires extérieurs peu regardants sur les droits humains, n’offre aucune solution durable. Il aggrave au contraire l’isolement diplomatique, la dépendance stratégique et le ressentiment d’une jeunesse privée de perspectives, tentée par des récits simplistes mêlant panafricanisme romantisé, rejet de l’Occident et fascination pour les régimes forts.
Que faire pour éviter le pire ?
L’urgence impose de sortir des postures idéologiques pour entrer dans le temps des décisions courageuses et pragmatiques.
Premièrement, refonder les politiques sociales et économiques sur des priorités claires et mesurables.
Il est illusoire de parler de souveraineté sans investir massivement dans l’éducation de base, la santé primaire, l’agriculture familiale et les infrastructures rurales. Les budgets doivent être réorientés vers ces secteurs, avec des mécanismes stricts de redevabilité et d’évaluation des résultats.
Deuxièmement, repenser la réponse sécuritaire.
La lutte contre les groupes armés ne peut être uniquement militaire. Elle doit être territorialisée, articulée à la justice, au dialogue local et à la restauration des services publics. Les exactions contre les civils, quels qu’en soient les auteurs, doivent cesser, car elles constituent le meilleur carburant du terrorisme.
Troisièmement, rouvrir l’espace politique et social.
Sans participation citoyenne, sans liberté minimale d’expression, sans inclusion des périphéries, aucun État sahélien ne pourra se stabiliser durablement. La sécurité sans légitimité est une illusion dangereuse.
Quatrièmement, assumer un débat responsable sur la démographie.
La planification familiale, l’éducation des filles et l’autonomisation économique des femmes ne sont ni des agendas importés ni des tabous religieux, mais des conditions de survie collective. Les États doivent porter ce discours avec pédagogie, en associant leaders religieux, coutumiers et société civile.
Cinquièmement, adapter enfin l’action publique au choc climatique.
Cela suppose des investissements ciblés dans l’irrigation, la gestion de l’eau, l’agroécologie, la sécurisation foncière et la prévention des conflits agro-pastoraux. L’adaptation climatique doit devenir un pilier central des stratégies nationales, et non un chapitre marginal dicté par les bailleurs.
Le Sahel central est à la croisée des chemins. L’effondrement n’est pas inéluctable, mais le temps des demi-mesures est révolu. Soit les États engagent des réformes profondes, courageuses et adaptées à leurs réalités, soit ils continueront de glisser vers une fragmentation dont les premières victimes seront leurs propres populations.
L’histoire retiendra alors que l’échec ne fut pas celui du destin, mais celui du choix.
Par Dr. Mahamadou KONATE
Coordinateur de recherche
Centre Kurukanfuga-Bonne Gouvernance
Source : L’Alternance
