Valeurs Républicaines, laïcité, autorité de l’Etat : Refonder le pacte social malien

Le Mali, carrefour de civilisations et terre d’histoire glorieuse (Empire du Mali, Royaume bambara de Ségou, Empire peul du Macina), traverse l’une des périodes les plus complexes de son histoire contemporaine.

Depuis la crise de 2012, notre nation est confrontée à des défis sécuritaires, institutionnels et identitaires qui mettent à rude épreuve son tissu social.

Dans ce contexte de fragmentation et de recherche de repères, il est impératif de revenir aux fondements de notre « vivre-ensemble ». Face à l’incertitude, c’est dans le creuset des valeurs républicaines, d’une laïcité bien comprise, d’une autorité de l’État restaurée et du respect de nos traditions que se trouve la clé d’une paix durable et d’une cohésion sociale renforcée.

La République malienne, proclamée en 1960, s’est construite sur un triptyque indissociable : le peuple, le territoire et la souveraineté nationale. Ses valeurs fondamentales, l’indivisibilité, la démocratie, la justice sociale sont le socle sur lequel doit reposer notre renaissance.

Aujourd’hui, la tentation du repli identitaire ou communautariste est un poison pour la nation. L’affirmation de nos appartenances ethniques ou claniques ne doit jamais primer sur notre identité commune de citoyen malien. La réappropriation des symboles républicains, notre drapeau, notre hymne national (le « Le Mali »), la devise « Un Peuple – Un But – Une Foi » est cruciale. Ces symboles doivent redevenir des points de ralliement. Ils nous rappellent que, par-delà nos différences linguistiques ou coutumières, nous partageons une destinée commune. Une éducation citoyenne renforcée, dès le plus jeune âge, est la première marche pour faire de ces valeurs un rempart contre les idéologies de division.

La laïcité est souvent mal interprétée, parfois perçue comme une volonté d’exclure le religieux de la société. Or, au Mali, la laïcité, telle que définie par notre Constitution, est un principe de respect et de neutralité. L’État ne s’immisce pas dans les affaires religieuses, et les religions ne doivent pas interférer dans le gouvernement de l’État.

Dans un pays où l’islam (majoritaire), le christianisme et les croyances ancestrales cohabitent depuis des siècles, la laïcité est la garantie juridique de cette harmonie. Elle permet à chaque Malien de pratiquer sa foi librement, dans le respect de celle de son voisin. C’est un bouclier contre l’extrémisme religieux. En préservant fermement la sphère politique de toute ingérence théocratique, l’État protège la diversité spirituelle du Mali. La laïcité n’est pas l’ennemie de la foi ; elle est la garante de la paix entre les croyants.

Sans État, il n’y a que le règne du plus fort. La crise malienne a été marquée par un effondrement de l’autorité de l’État dans de vastes portions du territoire. Cette vacance a été immédiatement comblée par des groupes armés, des groupes terroristes, des trafiquants ou des discours radicaux.

Restaurer l’autorité de l’État ne signifie pas instaurer un régime policier. C’est rendre à l’État son monopole régalien :

La sécurité : en déployant des forces de défense et de sécurité professionnelles, respectueuses des populations et capables de protéger les biens et les personnes sur l’ensemble du territoire.

La justice : en garantissant à chaque citoyen un accès équitable à une justice indépendante, capable de trancher les conflits et de sanctionner les crimes, afin d’éviter le recours aux vengeances privées ou aux « lois » parallèles.

Les services publics : en reconstruisant les écoles, les centres de santé et en assurant l’administration de base, l’État prouve sa présence utile et bienveillante. Un État qui éduque et qui soigne est un État qui incarne l’espoir et la continuité de la nation.

Respect de nos traditions : l’ancrage identitaire de la modernité

Contrairement à une idée reçue, la République moderne n’est pas antinomique avec la tradition. Au Mali, elles ont toujours coexisté. Le « Donsolu Ton » (le groupe d’entraide villageoise), la parole délivrée par les griots, la sagesse des « Komos » ou des chasseurs « Dozo », l’autorité morale des chefs de village et des cadets sociaux… ces mécanismes traditionnels ont maintenu la cohésion sociale bien avant l’arrivée de l’État moderne. Il est très important de souligner une avancée majeure sur ce plan à travers la journée des légitimités traditionnelles instituée par les autorités de la transition.

Le respect de nos traditions, c’est puiser dans cette sagesse endogène pour enrichir notre gouvernance actuelle. La pratique ancestrale du « Sanankuya » (parenté / cousinage à plaisanterie) est un outil unique de résolution pacifique des conflits et de réduction des tensions intercommunautaires. L’intégration de ces valeurs traditionnelles, le respect de la parole donnée, la primauté de la concorde sur le conflit, la solidarité intergénérationnelle dans notre projet républicain permet d’ancrer la modernité dans le terroir. Il ne s’agit pas de figer le Mali dans le passé, mais de bâtir un futur qui a des racines.

Un équilibre dynamique pour le Mali de demain

La paix et la cohésion sociale au Mali ne peuvent être imposées par la force seule. Elles doivent être le fruit d’un contrat social renouvelé, profondément enraciné dans notre réalité.

L’équation est complexe mais réalisable :

Incarner la République en rendant ses valeurs tangibles pour le citoyen (justice, éducation, santé).

Pratiquer une laïcité d’équilibre qui protège l’État des dérives sectaires et protège les religions de l’instrumentalisation politique.

Imposer l’autorité de l’État non comme une fin en soi, mais comme le moyen d’assurer la sécurité et l’égalité de tous.

Honorer nos traditions comme un réservoir de sagesse et un liant social.

Le Mali est un éternel recommencement. En puisant dans la force de nos ancêtres et la promesse de notre République, nous pouvons transformer nos fragilités en forces. La solution est en nous, dans notre capacité à conjuguer l’héritage du « Manden » (l’empire mandingue) et les exigences de l’État de droit moderne. C’est à ce prix que nous retrouverons le chemin de la paix et de la cohésion sociale : Le Mali Kura.

 

Mohamed Abdellahi Elkhalil

Spécialiste des questions sociales et sécuritaire du Sahel /Ecrivain

Source: Mali Tribune

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