Abdoulaye Diop : « Avec la Russie, nous avons bâti un partenariat de dignité… »

Dans un entretien exclusif accordé en marge du 3e Sommet Russie Afrique à Moscou, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulaye Diop, détaille les contours du partenariat stratégique entre Bamako et Moscou. Sécurité, souveraineté économique, AES, Cedeao et Algérie : le chef de la diplomatie malienne assume une rupture de paradigme.

C’est dans un salon feutré du Centre de conférences du Sommet, à Moscou, que le ministre Abdoulaye Diop a accordé cet entretien exclusif au micro du média international Russia Today (RT). Le ton est posé, le verbe précis. Pour le chef de la diplomatie, ce troisième Sommet Russie Afrique n’est pas un sommet de plus. C’est une étape de consolidation.

D’entrée, le ministre plante le décor. Interrogé sur la nature de la relation bilatérale, il parle d’un «partenariat stratégique» qui a atteint «un niveau de densification sans précédent».

«Nous ne sommes plus dans une simple coopération ponctuelle. Nous sommes dans une relation structurée, voulue au plus haut niveau par le Président de la Transition, le Général d’Armée Assimi Goïta, et le Président Vladimir Poutine», confie-t-il.

Pour la délégation malienne conduite par le Chef de l’État lui-même, l’objectif à Moscou était double : d’une part, faire le bilan des engagements pris lors du précédent sommet de Saint-Pétersbourg en 2023 ; d’autre part, définir de nouvelles priorités communes. Trois piliers en constituent l’ossature : la sécurité, le développement économique et le renforcement des capacités humaines et institutionnelles. «C’est un partenariat qui couvre tout le spectre de la souveraineté», résume-t-il.

Sur le volet sécuritaire, Abdoulaye Diop revendique un héritage et une continuité. «La coordination avec la Russie est historique. Elle s’inscrit dans l’héritage de la coopération avec l’Union soviétique», rappelle-t-il. Face à la crise sécuritaire qui frappe le Mali depuis 2012, Bamako a, selon lui, fait un choix fondamental : «reprendre en main son destin sécuritaire». Et c’est là que Moscou a répondu présent, là où d’autres partenaires ont «fait défaut».

Concrètement, la Russie a fourni l’équipement, assuré la formation et l’encadrement des Forces de défense et de sécurité maliennes, permettant «une action conjointe sur le terrain contre des menaces hybrides, terroristes et déstabilisatrices». Une coopération qu’il qualifie de «respectueuse de nos choix souverains, sans conditionnalités politiques».

Mais le ministre insiste : le tout-sécuritaire est une impasse. C’est le cœur de son message sur le développement. «La solution militaire est nécessaire, mais elle est insuffisante à elle seule. Il n’y aura pas de stabilité durable sans transformation structurelle de notre économie», martèle Abdoulaye Diop.

Pour le chef de la diplomatie, le modèle économique hérité, une économie extravertie, centrée sur l’exportation brute de matières premières, est à bout de souffle. Il a entretenu la dépendance. «Nous avons longtemps été enfermés dans un modèle où nous exportons ce que nous ne consommons pas et importons ce que nous ne produisons pas. Ce modèle est mort», assène-t-il. Contrairement aux modèles d’assistance classiques, l’approche proposée par Moscou serait, selon lui, basée sur le transfert de technologie et le co-investissement industriel. Il cite en exemple le dossier KamAZ, l’atelier de maintenance de Sénou et le projet d’usine d’assemblage : «C’est du gagnant-gagnant. On ne vous vend pas seulement un camion, on vous apprend à le fabriquer, à le réparer, à le faire fonctionner chez nous, pour nous et pour nos voisins».

L’enracinement confédéral de l’AES et les nouvelles perspectives diplomatiques

Inévitablement, la discussion glisse vers l’Alliance des États du Sahel (AES). Pour Abdoulaye Diop, l’AES n’est plus un projet, c’est une réalité géopolitique en marche. «L’AES va bien au-delà d’une simple coopération. C’est une confédération qui mutualise nos efforts diplomatiques, économiques et sécuritaires», explique-t-il.

Il détaille les avancées : création d’une force de défense unifiée déjà opérationnelle sur le terrain, mise en place d’une banque confédérale d’investissement pour financer les infrastructures communes, et harmonisation des politiques. Un projet d’intégration poussée que la Russie, souligne-t-il, a été «l’un des premiers soutiens internationaux à comprendre et à appuyer, sans interférence».

Deux dossiers sensibles étaient attendus : la Cedeao et l’Algérie. Sur les deux, le ministre adopte un ton de réalisme apaisé, loin de la rhétorique de rupture.

Concernant la Cedeao, il confirme que le retrait des trois pays de l’AES est une «réalité géopolitique irréversible». Toutefois, il précise que sa gestion est désormais encadrée. «Nous avons convenu d’un mémorandum de séparation, une sorte de Brexit à l’africaine, pour gérer les aspects techniques. Mais notre doctrine reste claire : préserver la libre circulation des personnes et des biens. Les populations ne doivent pas payer le prix des choix politiques des États», affirme-t-il, évoquant une convergence de vues sur ce point avec l’organisation sous-régionale.

Sur l’Algérie, le ton change, plus conciliant. Après des mois de tensions et d’incompréhensions, Abdoulaye Diop confirme la normalisation. «Il y a eu des moments d’incompréhension, c’est vrai. Mais la vision de nos deux Chefs d’État a prévalu. Nous avons renoué le fil du dialogue sur la base du respect mutuel, de la non-ingérence et de la souveraineté de chaque État. L’Algérie est un voisin important, avec qui nous partageons une longue frontière et une histoire commune», dit-il.

L’entretien s’achève sur la question doctrinale, celle qui résume la philosophie de la Transition. Abdoulaye Diop y livre sa définition de la souveraineté. Il rejette avec fermeté ce qu’il qualifie de «modèle d’assistance perçu comme néocolonial».

«Nous rejetons le paternalisme international. L’ingérence est inacceptable car elle part du principe que nous ne savons pas ce qui est bon pour nous. Elle ignore nos priorités et perpétue des schémas de dépendance», lance-t-il.

Et de conclure : «Nous prônons des partenariats basés sur l’égalité, l’humilité et la dignité des nations. Chaque pays doit apporter sa propre solution à ses propres problèmes. Nous ne recevons de diktat de personne, mais nous restons ouverts à tous ceux qui veulent marcher avec nous, d’égal à égal. C’est ça, le Mali Kura».

Un message clair, envoyé depuis Moscou, à destination de Bamako, mais aussi de toutes les capitales.

KML

Source : L’Aube

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