Les premières pluies sont tombées sur Bamako. Comme chaque année, elles auraient dû apporter la fraîcheur, l’espoir des récoltes et le parfum de la terre mouillée.
Mais cette fois encore, elles ont surtout charrié une autre réalité : des torrents d’ordures dérivant de Banconi vers le Djoliba, le grand fleuve Niger, ce Baa Jɔliba que nos ancêtres vénéraient comme une source de vie, de nourriture et de bénédictions.
Les images circulent sur mes Réseaux sociaux. Elles sont accablantes. Elles sont humiliantes. Elles sont douloureuses. Des montagnes de déchets flottent à ciel ouvert, poussées par les eaux de pluie vers le fleuve. Comme si Bamako avait décidé de transformer son cœur nourricier en dépotoir collectif.
Et devant ces scènes, une question nous déchire : Comment la « ville coquette » d’hier a-t-elle pu devenir la « ville-poubelle » d’aujourd’hui ? Car il faut avoir connu Bamako dans les années 1960 et 1970 pour mesurer l’ampleur du drame. La capitale malienne était alors citée en exemple. Les rues étaient entretenues. Les quartiers respiraient. Le fleuve était respecté. Les espaces publics inspiraient la fierté.
Aujourd’hui, c’est un autre visage qui s’impose. Une ville étouffée par ses propres déchets. Une ville qui semble parfois perdre son combat contre l’insalubrité. Une ville où les caniveaux deviennent des décharges et où les pluies transforment les rues en voies de transport pour les ordures.
L’adage africain dit : « Celui qui salit la source oublie qu’il boira son eau demain. »
C’est exactement ce qui est en train de se produire.
Le Djoliba reçoit chaque jour ce que la ville refuse de gérer : plastiques, eaux usées, déchets ménagers, résidus artisanaux et industriels. Or un fleuve n’est pas un égout. Un fleuve est une mémoire. Un fleuve est une civilisation. Un fleuve est une promesse faite aux générations futures.
Lorsque le fleuve souffre, c’est tout le pays qui tombe malade.
La pollution de ses eaux menace la santé publique. Elle réduit les ressources halieutiques. Elle fragilise les activités agricoles. Elle compromet l’avenir de milliers de familles qui vivent directement ou indirectement de lui.
Et pourtant, nous continuons d’agir comme si le problème pouvait attendre.
Mais le temps n’attend plus. Le temps nous accuse. Chaque saison des pluies apporte les mêmes images. Les mêmes indignations.Les mêmes promesses. Puis vient l’oubli. Jusqu’à la prochaine catastrophe.
Comme le dit un proverbe du Sahel : « La maison ne s’écroule pas le jour où apparaît la première fissure, mais le jour où personne ne s’en préoccupe. ». Les fissures sont désormais béantes : Caniveaux obstrués, décharges sauvages, inondations récurrentes, maladies hydriques, pollution du fleuve, dégradation du cadre de vie.
Tout indique que nous sommes arrivés à un point critique.
Certes, l’État a récemment affiché sa volonté d’agir. Le Conseil des ministres du 25 mars 2026 a adopté une Politique nationale d’assainissement pour la période 2026-2030 dans le cadre de la vision « Mali kura ɲɛtaasira ka bɛn san 2063 ma ». Les capacités de contrôle et de sanction de la DNACPN ont été renforcées et les collectivités territoriales sont davantage associées à la gestion environnementale
Ces orientations vont dans la bonne direction. Mais l’heure n’est plus aux seules déclarations. L’heure est aux résultats. Car un peuple ne vit pas de discours.
Il vit d’eau propre, de rues propres et d’un environnement sain.
Comme le rappelait si justement le penseur sénégalais Cheikh Anta Diop : « Les peuples ne meurent que lorsqu’ils renoncent à leur avenir. »
Renoncer à sauver le Djoliba reviendrait à renoncer à une part essentielle de notre avenir. C’est pourquoi nous lançons aujourd’hui un cri d’alarme. Un cri citoyen. Un cri patriotique. Un cri de détresse.
Aux autorités nationales, aux collectivités territoriales, aux services techniques, aux leaders communautaires, aux associations, aux jeunes, aux femmes. À chaque citoyen. Car la saleté n’a pas de couleur politique. La pollution n’a pas d’appartenance ethnique. Les maladies ne connaissent ni majorité ni opposition. Face à l’insalubrité, nous sommes tous dans la même embarcation. Et lorsque le fleuve est malade, personne ne reste véritablement en bonne santé.
L’histoire jugera sévèrement notre génération si elle laisse mourir le Djoliba sous les déchets et l’indifférence.
Il faut donc agir maintenant avec fermeté avec méthode, avec courage, avec des mesures visibles et immédiates : Nettoyer les caniveaux, éliminer les dépôts sauvages, sanctionner les contrevenants, multiplier les campagnes de sensibilisation, développer le recyclage, protéger le fleuve. Et surtout restaurer le civisme environnemental. Car, comme le dit un vieux proverbe bambara : « Le fleuve ne boit pas sa propre eau ; il la conserve pour les autres. »
Le Djoliba a nourri des générations de Maliens. Aujourd’hui, c’est à nous de le sauver, avant qu’il ne soit trop tard, avant que les pluies de demain ne transportent davantage que des ordures, avant qu’elles n’emportent aussi nos regrets.
Le Djoliba attend; Bamako attend; Le Mali attend.
Et tout un peuple n’a déjà que trop attendu.
Dicko Seidina Oumar -DSO- Journaliste- Historien- Écrivain
