Dans les couloirs d’une préfecture sénégalaise, devant les guichets semi clos d’un commissariat dakarois…
Dans les couloirs d’une préfecture sénégalaise, devant les guichets semi clos d’un commissariat dakarois, dans les dossiers qui s’empilent sans réponse, dans les regards fatigués de citoyens AES condamnés à attendre un document devenu inaccessible, il existe une crise que même les vacarmes des réseaux sociaux ne réussissent à d’écrire.
Depuis plusieurs mois, de nombreux ressortissants maliens vivant hors du Mali, particulièrement dans certains pays de l’espace ouest-africain, expérimentent une forme nouvelle d’insécurité : l’insécurité administrative. Une insécurité moins spectaculaire que les crises politiques, mais parfois tout aussi destructrice. Car lorsqu’un citoyen ne peut plus prouver son statut de résident, renouveler un papier, obtenir un certificat de résidence ou régulariser sa situation, c’est toute sa vie sociale qui vacille.
Le témoignage récent d’un compatriote vivant au Sénégal en donne une illustration saisissante. Après avoir constitué un dossier auprès du ministère de la Justice, il se voit réclamer un certificat de résidence. Jusque-là, rien d’exceptionnel. Mais commence alors une interminable traversée d’un désert de cactus. La préfecture exige une carte d’identité d’étranger pour délivrer le certificat. La police des étrangers, elle, refuse cette carte au motif que les Maliens restent encore régis par certains accords hérités de la CEDEAO. Résultat : aucune administration ne refuse totalement, mais aucune n’accorde le document nécessaire. Ainsi naît le piège bureaucratique moderne : chacun applique sa lecture des textes, personne ne tranche, et le citoyen étranger tourne en rond dans un système devenu circulaire.
Le plus inquiétant dans cette situation est peut-être l’absence apparente de mauvaise foi individuelle. Beaucoup d’agents administratifs se montrent courtois, parfois même compatissants. Mais eux-mêmes semblent prisonniers d’instructions contradictoires, d’interprétations flottantes et d’un vide juridique que les autorités tardent à clarifier. Lorsque l’État devient ambigu, la bonne volonté des fonctionnaires ne suffit plus à réparer l’incohérence des institutions.
Pendant ce temps, les conséquences humaines, elles, sont bien réelles.
Derrière chaque dossier bloqué, il y a une vie suspendue. Un emploi inaccessible. Une inscription impossible. Une mobilité compromise. Une famille plongée dans l’angoisse. Dix-huit mois d’attente pour un simple certificat de résidence ne constituent pas une simple lenteur administrative ; c’est une véritable épreuve morale. Une forme d’usure silencieuse qui finit par altérer la dignité même des individus.
C’est là sans doute le paradoxe le plus cruel de notre époque : au moment où les discours politiques célèbrent la souveraineté retrouvée, beaucoup de citoyens ordinaires découvrent, eux, une précarité administrative nouvelle. Les États redessinent leurs rapports diplomatiques, mais les populations se retrouvent entre deux systèmes juridiques qui ne se parlent plus clairement.
Il devient également difficile d’évoquer ces réalités sans être immédiatement soupçonné d’hostilité politique. Comme si décrire une difficulté revenait automatiquement à trahir son pays. Pourtant, aucune nation ne progresse dans le déni. Reconnaître les dysfonctionnements n’est pas une entreprise de démolition nationale ; c’est au contraire une exigence de lucidité. Les peuples qui avancent sont ceux qui acceptent de regarder leurs failles en face.
Depuis quelques années, une partie du débat public sahélien semble avoir trouvé une explication unique à tous nos malheurs : les autres. Certes, l’histoire coloniale, les dépendances économiques et certaines politiques internationales ont laissé des traces profondes. Mais l’honnêteté intellectuelle impose aussi une autre vérité : toutes nos difficultés ne viennent pas de l’autre.
Nos propres incohérences administratives, nos rivalités internes, nos improvisations institutionnelles et notre incapacité chronique à stabiliser certaines règles participent également au malaise actuel. Aucun partenaire étranger, aucune organisation régionale, aucun ancien colonisateur ne peut porter indéfiniment la responsabilité de nos propres insuffisances structurelles.
Et comme toujours, ceux qui paient le prix le plus lourd ne sont ni les stratèges ni les polémistes. Ce sont les citoyens ordinaires. Ceux qui cherchent simplement à travailler, à étudier, à voyager, à obtenir un document ou à vivre dignement dans le pays où ils résident.
Face à cette situation, plusieurs pistes mériteraient pourtant d’être envisagées avec sérieux et sans passion inutile. La première urgence est évidemment juridique et diplomatique. Les États concernés doivent clarifier publiquement le statut administratif réel des ressortissants maliens dans les pays de l’ancien espace communautaire. On ne peut durablement laisser des milliers de personnes suspendues entre deux régimes juridiques contradictoires.
La seconde piste relève du recours institutionnel. Lorsque l’administration devient incohérente, le citoyen dispose théoriquement de voies de droit : saisine d’un médiateur de la République, recours devant les juridictions administratives, mobilisation d’associations de défense des migrants ou de collectifs d’usagers confrontés aux mêmes difficultés. Encore faut-il que ces mécanismes soient accessibles, rapides et protégés des pressions politiques.
Enfin, il existe aussi une responsabilité médiatique et intellectuelle. La presse, notamment dans les capitales ouest-africaines, devrait davantage documenter ces situations concrètes vécues par les étrangers. Trop souvent, les grands débats géopolitiques écrasent les réalités humaines. Or c’est précisément dans ces récits ordinaires que se révèle la vérité profonde d’une époque.
Car au fond, la grandeur d’un État ne se mesure pas seulement à ses discours de souveraineté ou à ses bras de fer diplomatiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à protéger la dignité de ses citoyens, où qu’ils se trouvent.
Et aujourd’hui, beaucoup de Maliens vivant hors du pays ont le sentiment douloureux d’être devenus des étrangers administratifs partout, parfois même dans des espaces où ils circulaient autrefois librement au nom de l’intégration régionale.
C’est peut-être là le signal le plus préoccupant. Parce qu’un peuple commence à souffrir profondément lorsque ses citoyens ne savent plus à quelle porte frapper, ni au nom de quel texte ils existent encore.
Dicko Seidina Oumar
Journaliste- Historien- Ecrivain
Source : Aujourd’hui-Mali
