Le discours prononcé le 28 septembre 2026 par le chef de la diplomatie malienne, Abdoulaye Diop, à la 81ᵉ Assemblée générale de l’ONU, mérite d’être lu au-delà de ses formules courtoises d’usage.
Derrière le rituel diplomatique, Bamako livre un réquisitoire structuré contre l’ordre multilatéral tel qu’il fonctionne, et pose les bases d’une doctrine étrangère assumée : souveraineté, diversification des alliances et autonomie stratégique du Sahel.
Le choix du calendrier n’est pas anodin. Le ministre ouvre son propos en rappelant que le Mali a été admis à l’ONU le 28 septembre 1960, six jours seulement après son indépendance, avec le soutien de la Tunisie et de Ceylan – actuel Sri Lanka. Autrement dit : le Mali rappelle qu’il est un membre fondateur de la décolonisation, pas un État en probation. Le ton est posé d’emblée : Bamako parle en souverain, pas en solliciteur. Le thème de la session – «Restaurer la confiance, accompagner les transformations» – lui offre par ailleurs un cadre idéal pour transformer une allocution défensive en acte d’accusation.
Le passage central est sans ambiguïté. Abdoulaye Diop énumère ce qu’il présente comme les causes de la crise de confiance dans les institutions internationales : violations flagrantes du droit international, application sélective, «deux poids deux mesures», recours abusif à la force, politiques d’hégémonie et de domination. La conclusion est sévère : les citoyens du monde ont perdu foi dans les institutions, «en particulier les Nations Unies». Le ministre ne se contente pas de dénoncer – il hiérarchise les responsabilités.
C’est le passage qui fera le plus débat. Le ministre accuse nommément l’Ukraine de soutenir des groupes terroristes au Sahel, rappelant des déclarations ukrainiennes de 2024, puis une réitération publique «au Sommet de l’État». Il évoque des «sources indépendantes» corroborantes, et dénonce un «silence coupable» de la communauté internationale et de l’Afrique. La formule est soigneusement construite : «L’Ukraine n’est que la partie visible de l’iceberg de la déstabilisation de nos pays afin de briser leur volonté d’émancipation d’une tutelle coloniale à jamais révolue». Traduction diplomatique : derrière Kiev, Bamako vise des puissances occidentales qu’il ne nomme pas. Ce faisant, le Mali opère une triple opération rhétorique : il légitime sa rupture avec les partenaires traditionnels en l’inscrivant dans une logique décoloniale, il internationalise un grief bilatéral en appelant l’Afrique à sortir de son silence, et il relie terrorisme armé, économique et médiatique – la désinformation étant présentée comme un front à part entière. Les attaques coordonnées des 25 avril et 4 juillet 2026 sont convoquées comme preuve, tout comme le parallèle avec le scénario de 2012 et la coalition entre groupes jihadistes et groupes «soi-disant séparatistes».
Le discours rend par ailleurs hommage au général Sadio Camara, ministre de la Défense décédé, dont l’héritage est présenté comme une source d’inspiration générationnelle – un passage qui relève autant de la politique intérieure que de la diplomatie.
Le volet économique est peut-être le plus révélateur d’un basculement doctrinal. Le ministre affirme que «l’aide internationale, aussi utile soit-elle, n’a jamais développé un pays». Il appelle à générer des ressources internes et à des «financements non avilissants, sans considérations géopolitiques». Le raisonnement est démographique : aucun volume d’aide ne pourra absorber les millions de jeunes arrivant sur le marché du travail au Mali, au Burkina, au Niger et en Afrique. Cette position s’articule à des programmes nationaux – Vision Mali Kura 2063, SNEDD 2024-2033 – présentés comme un «pacte des générations». Elle implique aussi une politique de transformation locale des ressources naturelles et une place centrale donnée à la jeunesse.
La conclusion est le point d’orgue. Le Mali ne demande pas une simple réforme : il appelle à une Organisation «refondée», plus juste, plus représentative, «véritablement au service de l’ensemble des peuples». Cela implique de renforcer la représentativité des institutions multilatérales et de faire entendre la voix de l’Afrique là où se prennent les décisions. Le ministre assume explicitement le basculement vers un monde multipolaire : «La question n’est plus de savoir si nous nous dirigeons vers un monde multipolaire, mais plutôt quels seront les acteurs majeurs des différents pôles». Il précise toutefois que ce multipolarisme doit être celui de la coopération, non de la confrontation ni de la loi du plus fort. L’objectif affiché – l’autonomie stratégique du Mali, de l’AES et de l’Afrique – est présenté comme compatible avec l’intérêt mondial : faire de l’Afrique «un partenaire crédible et indispensable pour la stabilité et la prospérité du monde».
Trois lignes de force structurent ce discours. D’abord, une critique systémique, pas conjoncturelle : le Mali ne dénonce pas seulement des actes, mais une architecture – application sélective du droit, deux poids deux mesures, sanctions unilatérales, lenteur onusienne. C’est le système qui est mis en cause. Ensuite, une doctrine cohérente : souveraineté non négociable, diversification des partenariats, autonomie stratégique, refus des injonctions, priorité aux ressources internes.
Reste une question, que le discours laisse ouverte : cette autonomie revendiquée se traduira-t-elle par une coopération élargie, ou par un isolement assumé ? La réponse dépendra moins des mots prononcés à New York que des actes et de la manière dont le reste du monde choisira de les recevoir.
M. Sanogo
Source : L’Aube
