Faute de place dans leurs appartements, de plus en plus de Dakarois achètent leur mouton de Tabaski bien avant la fête, mais le laissent entre les mains de l’éleveur. Un phénomène qui dit beaucoup sur la ville dense, la précarité du logement et le rapport intime des Sénégalais à cette fête religieuse.
Sous l’autopont de la VDN 3, à l’Unité 26 des Parcelles assainies, Cheikhou Sock surveille son enclos d’un œil tranquille. Il est âgé de 42 ans, éleveur depuis 2008, et il connaît le rituel par cœur. Parmi les moutons qui se pressent autour de lui ce matin, plusieurs ne lui appartiennent plus. Leurs nouveaux propriétaires habitent à quelques rues de là. Mais ils ne viendront les chercher que la veille de la Tabaski, célébrée jeudi 28 mai.
« Tous les moutons que vous voyez ici, le tiers est déjà vendu », dit-il. « Certains riverains ont déjà acheté. D’autres ont donné un acompte. »
La ville qui n’a plus de cour
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il s’amplifie chaque année. À Dakar, ville de béton et d’immeubles serrés, l’espace manque cruellement pour accueillir un animal vivant, fût-ce pour quelques jours. Les Parcelles assainies, quartier populaire de la banlieue dakaroise construit à partir des années 1970 pour loger les classes moyennes, illustre parfaitement cette réalité. La plupart de ses habitants sont locataires, entassés dans des appartements sans cour ni terrasse praticable.
« C’est la psychose liée aux rumeurs sur le supposé manque de moutons », explique Cheikhou Sock. « Certains préfèrent prendre les devants en achetant très tôt. Mais pour beaucoup, c’est surtout un manque d’espace. »
À Liberté 6, même constat chez Ibou Ngatté, le « berger de Kawsara ».
« L’étroitesse des appartements à Dakar fait que beaucoup préfèrent laisser leurs moutons ici après avoir acheté », confirme cet éleveur de 42 ans, qui gère 49 têtes dans les deux voies du quartier. « Ceux qui ont des colliers rouges : ce sont les moutons déjà vendus », départage-t-il.
Un collier autour du cou, c’est le signe discret, presque tendre, d’une transaction accomplie et d’un lien nouveau entre un citadin et son animal, un lien qui s’exerce à distance, par délégation.
Une relation de confiance monnayée
Comment fonctionne concrètement cet arrangement ? « Dès qu’ils ont payé, ils laissent le mouton entre les mains de l’éleveur car ils le connaissent », explique Cheikhou Sock, précisant que « l’acheteur te donne aussi quelque chose pour nourrir le mouton. Nous nous occupons du reste », dit l’éleveur.
Ce « reste », c’est la nourriture quotidienne, l’abreuvement, la surveillance nocturne. Des nuits entières passées à veiller sur un cheptel qui ne vous appartient plus qu’en partie. « Nous passons la nuit ici à veiller sur les moutons », dit l’éleveur des Parcelles. Ibrahima Sow, venu de Nguerme Peul dans le département de Kébémer avec son frère Yoro et leurs « peul-peuls », résume d’une phrase la réalité de ces nuits : « Si tu dors, les voleurs prennent ton bétail, tu n’y peux rien. »
La relation est donc une relation de confiance, et la confiance a un prix. L’acheteur paie le mouton, paie la pension, et délègue. L’éleveur garde, nourrit, protège. Une forme de gardiennage informel qui ne dit pas son nom et sur lequel aucun contrat n’est signé.
La sécurité, angle mort de l’organisation
C’est précisément ce vide organisationnel qui inquiète les éleveurs. Ces darals improvisés, sous des autoponts, dans des avenues, sur des terrains vagues, ne sont reconnus par aucun texte et ne bénéficient d’aucune protection officielle.
« Si on peut avoir un appui de la police, il sera le bienvenu », dit prudemment Cheikhou Sock, avant d’ajouter : « Ici, ce n’est pas un point de vente formel. S’il ne tenait qu’à nous, nous ne le transformerions pas en point de vente. C’est un espace qui devait être aménagé pour permettre aux riverains d’avoir un bon cadre de vie. »
Ibrahima Sow, arrivé à deux heures du matin de Kébémer avec son chargement de moutons, est plus direct : « On voudrait que le gouvernement prenne des dispositions pour sécuriser les points de vente au niveau de toute la ville de Dakar. On est arrivé ici à deux heures moins hier, mais on n’a vu aucun agent venir sécuriser le parc. C’est dommage. »
L’acheteur qui calcule
De l’autre côté de cette transaction silencieuse, l’acheteur. Un trentenaire en costume croisé ce matin-là au daral de l’Unité 26, en train de palper les flancs d’un mouton avec l’air de quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Il fait le tour des darals depuis plusieurs jours, compare, temporise.
Pourquoi ne pas attendre encore ? « Le Sénégalais a l’habitude d’attendre au dernier moment », reconnaît-il lui-même.
Acheter tôt, c’est aussi une question de budget. « Les prix sont mi-figue mi-raisin en ce moment », dit-il. « On espère qu’ils baisseront dans les prochains jours. » Une attente risquée : les éleveurs savent que la demande explose dans les 48 heures précédant la fête, et que les prix flambent mécaniquement.
« L’année dernière, lorsque nous disions qu’il n’y avait pas assez de moutons, certains clients ne nous avaient pas pris au sérieux », rappelle Ibou Ngatté. « Et puis ils ont attendu la veille. C’était à se demander s’ils étaient conscients que la Tabaski était dans 24 heures. C’est l’occasion rêvée pour les vendeurs de faire flamber les prix. »
La fête malgré tout
Derrière la logique économique, il y a une réalité plus intime. La Tabaski n’est pas qu’un marché. C’est une recommandation religieuse, un moment familial, un marqueur identitaire puissant dans un pays où plus de 95% de la population est musulmane. Et la pression sociale est réelle : « Auparavant, il n’y avait que le père de famille qui immolait un mouton », observe Ibou Ngatté, ajoutant que « maintenant, tous ceux qui le peuvent dans la famille veulent immoler leur propre mouton. »
Cette démocratisation du sacrifice amplifie la demande, tend le marché, et renforce le phénomène du mouton en pension. Car si chaque fils, chaque frère, chaque membre adulte du foyer veut son propre mouton, l’espace disponible dans l’appartement, lui, ne s’agrandit pas.
Le mouton à collier, gardé chez l’éleveur, est ainsi devenu le symbole discret d’une ville qui a grandi trop vite, d’une fête qui refuse de rétrécir, et d’un peuple qui trouve toujours le moyen de célébrer, même sans cour, même sans espace, même à distance.
AC/Sf/APA
Source : APA
