Derrière la crise scolaire que traverse le Mali se cache une question rarement posée : celle du temps consacré à préparer celles et ceux qui font la classe.
Tant qu’elle restera dans l’angle mort du débat public, aucune réforme ne produira de résultats durables.
En éducation, il y a une vérité que les politiques publiques peinent à assumer : la qualité d’une école ne dépasse jamais celle de ses enseignants. On peut rénover les bâtiments, réécrire les programmes, distribuer des manuels. Si celui qui se tient devant la classe n’a pas été solidement formé, rien ne tient. Au Mali, cette évidence est pourtant l’un des grands absents du débat éducatif.
Un modèle hérité de l’urgence
À l’indépendance, le pays sort de la colonisation avec un effectif minuscule d’enseignants formés. L’École normale William Ponty, installée à Gorée, avait produit pendant des décennies l’élite enseignante de l’Afrique-Occidentale française, mais elle n’avait jamais été dimensionnée pour répondre aux besoins d’un État souverain décidé à scolariser massivement sa jeunesse. C’est sur cette base étroite que Modibo Keïta engage, dès 1962, une réforme éducative ambitieuse : ouvrir l’école au plus grand nombre pour bâtir la nation. La contrainte impose, dès le départ, de raccourcir les parcours pour former des maîtres en masse.
Trois tournants vont ensuite durcir cette logique.
Dans les années 1980, les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale gèlent les recrutements publics, ferment ou vident de leur substance les Écoles normales secondaires qui formaient sérieusement les enseignants. Dans les années 1990, l’initiative internationale « Éducation pour tous », lancée à Jomtien (Thaïlande) puis réaffirmée à Dakar, pousse le Mali à scolariser encore plus massivement. La réponse prend la forme du système des maîtres contractuels et de la stratégie alternative de recrutement du personnel enseignant, qui permet de recruter de jeunes adultes avec parfois quelques semaines de formation, payés bien moins qu’un fonctionnaire titulaire. En 1995, les Instituts de Formation des Maîtres remplacent les anciennes Écoles normales. Leur cahier des charges est explicite : produire plus de maîtres, plus vite, à coût maîtrisé.
Le modèle n’a jamais été pensé comme un idéal pédagogique, mais comme une réponse pragmatique à une urgence devenue chronique. Trente ans plus tard, il reste l’épine dorsale du recrutement enseignant, alors même que les conditions qui l’avaient justifié ont profondément changé.
Où en est aujourd’hui le système malien
Concrètement, le parcours vers le métier d’enseignant passe presque entièrement par les Instituts de Formation des Maîtres (IFM). Après le Diplôme d’Études Fondamentales, les candidats suivent environ quatre années de formation pour enseigner au collège (1ᵉʳ et 2ᵉ cycle), comme généralistes ou spécialistes. Quand le recrutement se fait sur la base du baccalauréat, le cursus est ramené à deux ans, avant une affectation directe en classe.
Or enseigner, ce n’est pas réciter une leçon. C’est savoir la reformuler, l’adapter, revenir sur une notion élémentaire pour un élève qui décroche, anticiper les confusions, reconstruire patiemment ce qui n’a pas été compris. Cette capacité ne s’improvise pas en quelques mois. Elle se construit lentement, par un va-et-vient entre la maîtrise d’une discipline et l’expérience du terrain.
La comparaison avec la France, sur ce point, sert de repère plus que de jugement. Là-bas, la formation des enseignants repose sur le master MEEF, pour Métiers de l’Enseignement, de l’Éducation et de la Formation, un cursus universitaire de cinq années après le baccalauréat, dispensé dans les INSPE (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation). Il articule trois exigences : approfondissement disciplinaire, formation pédagogique, stages progressifs en établissement. La logique est inverse de la nôtre : on ne devient pas enseignant parce que le système en a besoin, mais parce qu’on a été formé assez longtemps, et assez sérieusement, pour assumer cette responsabilité.
Le débat public malien sur l’éducation, lui, se concentre presque toujours sur les effectifs : combien recruter, combien de classes ouvrir, combien d’élèves par professeur. Toutes ces questions en masquent une autre, plus déterminante : quel est le niveau de maîtrise réel de ceux qui enseignent ?
Les travaux de l’Unesco le rappellent régulièrement : les systèmes éducatifs les plus stables et les plus performants sont ceux qui ont fait le choix d’investir durablement dans la formation initiale de leurs enseignants.
Le choix qui attend le Mali
Le Mali se trouve face à une question simple à formuler, redoutable à trancher : continuer à privilégier une formation courte pour absorber les besoins, ou accepter de revoir en profondeur le modèle actuel, quitte à allonger les parcours et à en relever les exigences ?
Repousser ce choix, c’est accepter que l’école malienne continue de former, année après année, des générations d’élèves dont les acquis restent fragiles. Le trancher, c’est faire un pari plus exigeant, plus lent, mais aussi plus honnête : celui d’une école qui ne se contente plus d’occuper des salles de classe, mais qui transmet réellement des savoirs solides et durables.
Sur cette réponse repose, pour une large part, l’avenir de l’école malienne, et celui des enfants qui en sortent.
Marouf Gakou
Titulaire de deux Masters, en Sciences et Techniques de Gestion (option finance) et en Management des Organisations Sanitaires et Sociales.
Source : Mali Tribune
