Le différend qui a opposé le Mali et l’Algérie depuis la destruction du drone malien près de Tinzaouatène, au printemps 2025, appartient, à mon avis, incontestablement à l’histoire.
Les rappels d’ambassadeurs, les fermetures réciproques des espaces aériens, les accusations de violation de souveraineté, les procédures envisagées devant la Cour internationale de Justice et la violence des déclarations officielles ont pu donner l’illusion d’une rupture durable. Pourtant, ceux qui connaissent l’histoire commune des deux pays savaient qu’un tel affrontement ne pouvait s’inscrire dans le long terme.
À cet égard, l’annonce simultanée de la normalisation des relations diplomatiques entre Bamako et Alger constitue moins une surprise qu’un retour à l’ordre naturel des choses. Les gouvernements changent, les doctrines évoluent, les intérêts se redéfinissent, mais la géographie demeure. Plus de 1 300 kilomètres de frontière commune ne se déplacent pas. Les peuples qui vivent de part et d’autre du Sahara ne peuvent être séparés par les seuls soubresauts de l’ actualité.
L’enquête publiée par Africa Intelligence sous le titre « Vladimir Poutine, parrain de la normalisation des relations entre Alger et Bamako » éclaire utilement les coulisses de cette réconciliation. Selon les journalistes Paul Deutschmann et Joan Tilouine, Moscou aurait joué un rôle déterminant dans la reprise du dialogue, mobilisant autour de cette initiative plusieurs de ses partenaires africains, notamment le Congo de Denis Sassou-Nguesso, le Niger du général Abdourahamane Tiani et le Togo de Faure Gnassingbé. Vladimir Poutine lui-même aurait encouragé l’ouverture d’un canal direct entre Assimi Goïta et Abdelmadjid Tebboune, aboutissant à un entretien téléphonique puis au retour des ambassadeurs et à la réouverture des espaces aériens. Cette version me paraît plausible, car la médiation russe répond à une logique : la Russie est aujourd’hui le principal partenaire étranger au plan sécuritaire du Mali tout en demeurant le fournisseur historique des forces armées algériennes. Une confrontation durable entre ses deux alliés aurait affaibli l’ensemble de son dispositif en Afrique sahélo saharienne. Mais réduire cette normalisation à une victoire diplomatique russe serait passer à côté de l’essentiel. Car bien avant Moscou, bien avant la guerre froide, bien avant même les indépendances africaines, le Mali et l’Algérie appartenaient déjà à une même aire de civilisation. Pendant des siècles, les caravanes reliant Tombouctou au Touat, au Gourara et au Hoggar transportaient autant les marchandises que les savoirs, les confréries religieuses et les familles. Les grands empires du Ghana, du Mali puis du Songhaï entretenaient des relations constantes avec les oasis du Sahara septentrional. Les frontières héritées de la colonisation ont découpé les cartes ; elles n’ont jamais effacé cette continuité humaine. L’histoire contemporaine n’a fait que renforcer cette proximité.
Lorsque la guerre de libération algérienne éclate, le Mali de Modibo Keïta se range sans hésiter aux côtés du Front de libération nationale. Bamako accueille les représentants du FLN, leur offre un appui politique constant et défend, sur toutes les tribunes internationales, le droit du peuple algérien à disposer de lui-même. Cette solidarité n’était pas un simple geste diplomatique ; elle traduisait une communauté de destin entre deux peuples engagés dans la même lutte contre le colonialisme.
Cette convergence se prolonge dans le Groupe de Casablanca, où Hassane2, Modibo Keïta, le représentant d’Ahmed Ben Bella, Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah et Sékou Touré défendent une Afrique souveraine, unie et affranchie des logiques des blocs. Elle irrigue ensuite la naissance de l’Organisation de l’unité africaine en 1963, avant de s’exprimer au sein du Mouvement des non-alignés, héritier de l’esprit de Bandung. L’Algérie et le Mali ne partageaient pas seulement une frontière ; ils partageaient une vision du monde. Ce survol historique couvre également la fraternité agissante lors de la Guerre des Sables entre le Maroc et l’Algérie. En février 1964, c’est à Bamako, sous l’autorité morale de Modibo Keïta, que sont conclus les accords mettant fin aux hostilités. Le Mali démontrait alors que la diplomatie africaine pouvait résoudre des conflits africains sans tutelle extérieure. Cette page glorieuse demeure l’un des plus beaux chapitres de notre politique étrangère.
L’histoire récente confirme également cette interdépendance. De la rébellion de 1990 jusqu’à l’Accord d’Alger de 2015, l’Algérie s’est imposée comme le principal médiateur des crises maliennes. Les accords de Tamanrasset, le Pacte national, les différents processus de dialogue puis l’Accord pour la paix et la réconciliation ont porté son empreinte diplomatique. Certes, les résultats de ces initiatives demeurent discutés. Bamako a officiellement dénoncé l’Accord d’Alger en 2024, estimant qu’il ne répondait plus aux réalités du terrain. Le contexte de 2026 est toutefois différent. Comme le souligne Africa Intelligence, l’offensive lancée au printemps par le Front de libération de l’Azawad et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans a bouleversé les équilibres. Les Forces armées maliennes demeurent engagées dans une guerre d’usure, face aux djihado terroristes, que l’on a intérêt à rompre. C’est précisément pourquoi cette situation est complexe et qu’aucun acteur sérieux ne pouvait souhaiter une rupture durable entre Bamako et Alger.
La sécurité du Sahel, la lutte contre le terrorisme, le contrôle des trafics transfrontaliers, les échanges économiques, les mouvements de populations et la stabilité régionale imposent une coopération permanente entre les deux États.
Cependant, cette crise aura néanmoins eu une vertu. Elle aura permis à chacun de mesurer le prix d’une rupture diplomatique entre deux voisins condamnés à vivre ensemble. Elle aura rappelé que les crises bilatérales profitent toujours davantage aux organisations criminelles, aux groupes terroristes et aux puissances désireuses d’étendre leur influence qu’aux peuples concernés.Elle aura également démontré que les grandes lois de la géopolitique résistent aux passions du moment. Comme l’enseignait Hans Morgenthau, les intérêts permanents finissent toujours par reprendre leurs droits sur les émotions. Et Charles de Gaulle rappelait que les États n’ont ni amis éternels ni ennemis éternels, seulement des intérêts permanents.
Entre le Mali et l’Algérie, ces intérêts dépassent largement les contingences du moment. Ils sont inscrits dans l’histoire, dans la géographie et dans les réalités humaines d’un Sahara qui fut longtemps un espace de circulation avant d’être une ligne de séparation.
Cela dit, le retour des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens ne résolvent pas toutes les divergences. Les désaccords demeurent, notamment sur les approches sécuritaires, les mouvements armés et les perspectives d’un éventuel processus politique au nord du Mali. Ils devront être discutés avec franchise, dans le respect de la souveraineté de chacun. Sinon, l’essentiel est ailleurs. Les crises passent ; les voisins demeurent.
Au fond, cette normalisation ne constitue pas une victoire de Moscou, de Brazzaville ou de Niamey, même si chacun a probablement contribué à rapprocher les positions. Elle représente surtout la victoire de la raison sur l’émotion, de la mémoire sur l’amnésie et de la géographie sur les querelles passagères.
Les prochains jours nous diront si les canaux diplomatiques ouverts auront permis une convergence de vue sur les solutions aux problèmes sahéliens et si les prochains accords seront plus réfléchis et plus équitables
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Parce qu’au Sahara, plus qu’ailleurs, l’histoire enseigne une vérité immuable : on peut suspendre le dialogue, jamais effacer le destin.
Dicko Seidina Oumar DSO
Journaliste- Historien- Écrivain.
